Une brève histoire des origines du catenaccio

Le catenaccio… ce système tactique est sans aucun doute le symbole le plus parfait du football italien dans tout son génie, ses paranoïas et son cynisme. Incarnation de toute une époque et véritable objet culturel au-delà des Alpes, c’est à la fois un système craint et décrié tant il a fait de victimes malheureuses. Mais qui connaît réellement l’histoire de ce système ? Peu de gens… On y remédie ici.

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Helenio Herrera à gauche et Nereo Rocco à droite. Les deux grands apôtres du catenaccio.

Du béton d’Accard au verrou suisse

Nous sommes dans les années 30, un petit français nommé Robert Accard, alors entraîneur du Stade Français, un club situé à Paris théorise une toute nouvelle façon de jouer. Celle-ci se base sur une forte organisation défensive et une discipline à toute épreuve susceptible d’enrayer et détruire la structure offensive adverse, le « béton » comme il le baptise est né. Il exporte cette façon de jouer au FCO Charleville où Erich Bieber met en place ses préceptes et permet au club d’atteindre la finale de la Coupe de France 1936. Le football défensif en est alors à ses prémices et peu lui voient un réel avenir. La France – qui est alors une cocotte-minute à idées – n’a pas réellement de grand club de football européen capable d’exporter ce genre d’idées, le béton tombe dans l’oubli. Du moins, c’est ce que beaucoup croient, car un jeune entraîneur suisse nommé Karl Rappan a alors les mêmes idées que notre cher Français de ce béton, et le FCO Charleville compte alors parmi ses joueurs un certain Helenio Herrera…

Né à Vienne le 26 septembre 1905, Karl Rappan, ancien footballeur brillant ayant remporté plusieurs compétitions en Autriche, puis à Servette, un club suisse situé à Genève, il se retrouve propulsé aux rênes de la destinée de son club, à titre d’entraîneur-joueur. Ses joueurs sont alors des semi-professionnels, et Rappan doit trouver un moyen de compenser le manque évident de talent et de puissance physique de ses compatriotes par rapport à ce qui se fait en Angleterre ou en Autriche. C’est alors qu’il théorise un nouveau système en transformant le 2.3.5 en y ajoutant aux deux joueurs de derrière, deux nouveaux pour former une défense à quatre. Dans celle-ci, bien plus rugueuse, se trouve un nouveau poste : le verrouilleur, ou libero comme on a fini par l’appeler plus tard, qui est alors un joueur libre sur le terrain comme son nom l’indique chargé d’organiser le jeu par l’arrière.

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Retirer un milieu de terrain pour ajouter un défenseur central, sans marquage précis derrière la ligne de défense : le « libero »

Plus solide, plus disciplinée, elle gomme les défauts individuels dans une harmonie collective comme Rappan le dit lui-même :

« Une équipe peut être constituée selon deux points de vue. Soit vous prenez onze individus ayant la classe pure et des aptitudes physiques naturelles leur permettant de battre leurs adversaires – le Brésil serait un bon exemple – soit vous avez onze joueurs moyens qui doivent être intégrés dans un plan, une vision spécifique. Ce plan vise à tirer le meilleur de chaque individu dans l’intérêt de l’équipe. »

Servette devient alors une équipe compétitive qui s’offre deux championnats en 1933 et 1934. Notre Suisse s’envole alors pour Zurich en 1935, où à la tête de Grasshopper, il remporte deux nouveaux championnats avant de se voir confier la sélection nationale où il impose ses idées qui lui permettent de battre l’Angleterre et l’Allemagne avant de perdre honorablement contre la Hongrie. Ce système tombait alors dans l’oubli.

Le filet de Gipo Viani

Salerne, fin des années 40, un entraîneur angoissé déambule alors sur le port de la ville ; il ne parvient pas, en effet, à venir à enrayer des déboires défensifs de son équipe. Alors qu’il se promène, il assiste à une scène : les pêcheurs de retour du port remontent le filet de poisson, puis un deuxième filet : le filet de secours. L’entraîneur en question est saisi d’une inspiration. Les poissons saisis dans le deuxième filet lui donnent en effet l’idée de rajouter un joueur derrière sa défense, pour rattraper les attaquants adverses qui parviendraient à s’échapper de sa première ligne de défense. Cette histoire, c’est Giuseppe Ferruccio Viani, appelé Gipo Viani, l’inventeur du catenaccio qui nous la raconte. Si l’histoire ne nous dit si cette histoire est vraie, elle nous dit néanmoins ce qu’il en fut de son idée : empêcher l’adversaire de jouer, le détruire, en venir à bout par la négativité.

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Gipo Viani ici.

En effet, Viani demande à ses hommes de jouer bas, de fatiguer l’adversaire et de l’obliger à jeter toutes ses forces en attaques pour mieux le prendre à revers dans une contre-attaque éclair. Son demi défensif descend derrière sa ligne défensive pour marquer l’attaquant adverse, et ainsi, il cadenasse l’attaque adverse ; le catenaccio (cadenas en français) est né. Grâce à ce nouveau système, il parvient à faire monter Salernitana en première division en 1947, et remporte le titre de meilleure défense des trois championnats italiens, mais redescend l’année suivante. Cependant, ses succès ne sont pas restés lettre morte, et aux quatre coins de la Botte, tout le monde reprend ses concepts. Gianni Brera – légende du journalisme sportif italien –  va jusqu’à théoriser le ce nouveau système; selon lui, les Italiens – petits, râblés mais travailleurs et obstinés – ne peuvent rivaliser à armes égales avec les peuples du Nord de l’Europe, plus grands, mieux nourris et plus athlétiques. L’adoption du catenaccio aurait donc témoigné des capacités d’adaptation des Italiens à l’adversité, de leur cynisme et de leur sens de la débrouillardise, « comme les légions romaines face aux Germains » pour reprendre les mots de Sacchi. Les Italiens considèrent donc que ce nouveau système n’est qu’une réponse du faible au fort, et il faudra deux hommes pour en faire LE système absolu du football italien pendant des générations.

Les Milan de Rocco et Herrera

Le premier, est né à Trieste le 20 mai 1912, le second à Buenos Aires le 10 avril 1910. Ils sont donc de la même génération, ont connu tous les deux la révolution que fut le W.M de Chapman, sont tous les deux obsédés par l’efficacité. Le premier eut une carrière de joueur assez anonyme quand le second fut un brillant joueur en France, pays où il immigra. Ces deux hommes sont Nereo Rocco pour le premier et Helenio Herrera (le revoilà) pour le second. Ce sont ces deux là qui feront de notre désormais fameux catenaccio un système pour les grandes équipes quasiment en même temps. Rocco à l’AC Milan durant ses passages (1961 à 1963 puis 1967 à 1974) érigera ce système au rang d’art ; homme bouillant et colérique, il exigeait de tous ses joueurs qu’ils redescendent en défense pour fermer les espaces et détruire le jeu adverse, son Milan – malgré des années de faste dans le jeu – incarnait l’intelligence au service du cynisme et la brutalité qui deviendrait la marque de fabrique du football italien ; préparant un match de Coupe Intercontinentale, il aurait déclaré à ses joueurs : « Tapez dans tout ce qui bouge ; si c’est le ballon, tant mieux. » Si cette histoire n’a jamais pu être vérifiée, elle n’aurait absolument pas été étonnante. Son Milan devient une équipe intraitable gagnant deux fois la Coupe d’Europe des Clubs Champions en 1963 et 1969, deux Coupe des Coupes en 1968 et 1973, une Coupe Intercontinentale en 1969, deux championnats d’Italie en 1962 et 1968 ainsi que deux Coupe d’Italie en 1972 et 1973.

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Helenio Herrera sur son banc de touche

Le deuxième homme incarnant ce nouveau mouvement, Helenio Herrera, bâtit lui une immense équipe qu’on baptisa la Grande Inter. Influencé par le « béton » de Accard, puis de l’Inter de Alfredo Foni où ce dernier gagna le championnat avec uniquement 40 buts en 36 matchs pour 24 buts encaissés, à une époque où il en fallait marquer une centaine pour gagner le titre. Herrera fit des nerazzurri une équipe virevoltante, intraitable, vil, cynique qui imposa le respect et régna sur le football européen durant plusieurs années. Lorsqu’il arrive à l’Inter en 1960, douze entraîneurs lui ont succédé en cinq ans, et Angelo Moratti, alors richissime patron de l’équipe ne parvenait pas à enrayer le déclin. A son départ de l’Inter en 1968, Herrera avait fait gagner à l’Inter deux Coupe Intercontinentales, deux Coupe d’Europe des Clubs Champions et trois championnats d’Italie ; son secret ? Une discipline de fer imposé à ses joueurs. Autoritaire, voire tyrannique, il exigeait de ses hommes un dévouement absolu, une intelligence hors pair et une vitesse éclair dans l’exécution des attaques.  Son modèle fut copié de tous, la légende était en marche et le catenaccio devenait alors un objet de culte pour des générations entières.

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