Elliott Football Club

C’était le 10 juillet dernier, Elliott Management Fund annonçait via un communiqué de presse avoir saisi les parts de l’AC Milan appartenant à Li Yonghong, incapable de rembourser les quelques 400 millions d’euros que le fonds d’investissement américain lui avait prêté pour racheter le club à Silvio Berlusconi. Finie donc la courte ère chinoise du Milan et place à l’ère Elliott qui peu à peu dévoile les contours de son futur projet, ou pas …

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Paolo Maldini (directeur du développement stratégique et sportif) et Leonardo (directeur sportif), les nouvelles figures de proue du projet milanais

Argentine, Bateau et Vautour

Fondé en 1977 par l’américain Paul Singer, Elliott Management Fund de son nom complet, est un fond d’investissement qui gère plus de 16 milliards de dollars d’actifs (l’équivalent du PIB du Sénégal) selon un rapport publié en 2018, faisant de lui l’un des fonds les plus importants de la planète.  Mais ce qui a surtout fait connaître Elliott, du moins du grand public, c’est sa série de procès extrêmement médiatisés contre l’Argentine au sujet de la dette souveraine de cette dernière. Pour vous la faire courte et simple, l’Argentine avait émis des bonds (une sorte d’emprunt) tout au long des années 90 pour financer la croissance de son économie. Seulement le 23 décembre 2001, suite à une crise économique et financière sans précédent qui touche le pays, le président Fernando De La Rua déclare son pays en défaut de paiement, c’est-à-dire dans l’incapacité de rembourser ses créanciers.

L’Argentine engage alors des négociations pour une restructuration de sa dette, que 93% de ses créanciers acceptent. Parmi les 7% qui refusent obstinément, on retrouve Elliott qui est bien décidé à se faire rembourser chaque centime de son dû. S’en suivent plusieurs procès politico-financiers, faits de rebondissements et de coups d’éclats comme la saisie spectaculaire par Elliott d’un bateau-école argentin qui mouillait en eaux ghanéennes en guise de remboursement d’une partie de la somme. Enfin, en 2016, au terme d’une bataille juridique de plus de 15 ans, l’Argentine accepte de payer plus de 2,9 milliards d’euros à Elliott pour éponger sa dette. En plus de ces quelques milliards, Elliott hérite par la même occasion de la réputation de « Fonds vautour » – entendez par là un fonds qui profite des difficultés économiques rencontrées par certains pays pour s’enrichir. Pas vraiment mélioratif. Cette histoire est importante parce qu’elle en dit long sur les intérêts d’Elliott et sa manière de fonctionner. Le fonds n’a qu’un seul but : la plus-value financière, les autres éléments sont toujours (très) secondaires ; tout de même intéressant à savoir pour une société qui vient de prendre le contrôle d’un club historique du football Italien …

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Paul Singer, le très puissant président d’Elliott Management Fund

Projet sportif ou opportunité économique ?

D’ailleurs cette dimension financière occupe une place de choix dans le communiqué publié par le fonds d’investissement au moment de récupérer le contrôle du club « La vision d’Elliott pour le Milan est claire : restaurer la stabilité financière et rétablir un management solide ; obtenir des succès à long terme pour le Milan en se concentrant sur les fondamentaux, s’assurer que le club est suffisamment capitalisé et mettre en place un modèle économique durable qui respecte les régulations de fair-play financier de l’UEFA ». Pour incarner ce renouveau, exit Massimo Mirabelli, l’homme de confiance de l’ancien propriétaire chinois, et place à Paolo Scaroni, homme d’affaire italien et ancien patron d’Enel et d’Eni, respectivement les plus gros fournisseurs d’électricité et de gaz en Italie, avec lesquels il avait obtenu des résultats financiers impressionnants.

Malgré sa maigre expérience du milieu du football – il a été président de l’AC Vincenza de 1997 à 1999 – Scaroni est donc vu par les nouveaux dirigeants comme l’homme de la situation pour redresser les comptes en perdition du sextuple vainqueur de la Ligue des Champions. Preuve du sérieux de le question financière, le club annonçait ce mardi dans un communiqué avoir remboursé en avance ses deux emprunts courants sur la période 2017-2018 et 2017-2019. Une annonce qui permettra de rassurer la banques italiennes qui s’inquiétaient de la gestion opaque et douteuse des précédents dirigeants. D’ailleurs selon les indiscrétions de la Gazzetta du jour, les dirigeants d’Elliott négocieraient déjà un prêt de 100 millions auprès d’UniCredit, l’une des plus grosses banques italiennes, afin de renforcer le capital du club milanais.

Mais à force d’entendre parler de rigueur financière et de stabilité économique, on peut se demander si le Milan ne serait pas devenu une simple machine à cash pour le fonds d’investissement. Pierre Rondeau, économiste spécialisé dans le football, nous livre son analyse :

« C’est tout le problème avec les fonds d’investissement dans le football, ils viennent remettre en cause la douce trinité du sport ‘investissements économiques – résultats sportifs – investissements sportifs’. Normalement, et théoriquement, un club de foot, pour performer, doit consentir à de colossaux investissements économiques, et cela sur la durée. Ses dirigeants doivent être capables d’apporter des fonds, sans forcément avoir la garantie de performer sur le court terme (l’exemple de Lille récemment est parlant, tout comme le PSG qui a dû attendre une saison avant de remporter son premier titre national sous l’ère qatarie). Par la suite, un cercle vertueux devrait s’opérer : performance sportive, résultat économique, investissement sportif, etc. Or, avec le fonds d’investissement, on bouleverse totalement l’ordre établi puisque la finalité n’est qu’économique et surtout de court terme. Il faut dégager des bénéfices, dégager une plus-value, dès la fin de la saison, sans se figurer des conséquences négatives et des effets indirects. »

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Gagner de l’argent via le football est un processus long, compliqué et extrêmement incertain, ce qui n’est pas forcément compatible avec les impératifs financiers du fonds d’investissement

« Premier élément – poursuit Pierre Rondeau, pour gagner de l’argent dans le foot, il faut performer sportivement, afficher du spectacle, faire exploser ses joueurs et dégager une plus-value sur la vente, vendre des maillots et des goodies, renégocier ses contrats de sponsoring, améliorer sa stratégie marketing. Pour résumer, il faut gagner, et tout passe par la variable sportive. Mais le football étant bercé par cette glorieuse incertitude qu’on aime tant, rien ne dit que l’AC Milan puisse gagner dès les prochaines saisons. Il existe une incertitude dangereuse à faire pâlir n’importe quel investisseur potentiel. Ensuite, deuxième élément, si le club tourne bien et gagne ses matchs, le premier réflexe du fonds d’investissement, souhaitant maximiser son bénéfice, sera d’imposer la vente des joueurs. S’ils ont pris de la valeur, vendez ! vendez ! vendez ! Seulement, sans pérennité, sans stabilité sportive et tactique, sans automatisme, avec une équipe qui change saison après saison, le risque est de perturber l’ordre sportif et de s’écrouler en championnat. Et de provoquer une chute économique (cf le PSG dans les années 2000 avec le fonds d’investissement Colony Capital). Dans tous les cas, il est dangereux, à la fois, de raisonner à court terme dans le football et dans un seul et unique but de rentabilité économique. Bien qu’il s’agisse d’un secteur professionnel, l’économie du football reste différente des autres secteurs et ne fonctionne pas aussi facilement et simplement. »

Leonardo, Maldini, Gazidis : la nouvelle armada du Milan

Néanmoins, il faut reconnaître qu’Elliott a sorti l’artillerie lourde pour apporter de la crédibilité à son nouveau projet. Le retour de Leonardo en tant que directeur sportif et celui de Paolo Maldini en qualité de responsable du secteur sportif (alors qu’il avait toujours refusé de rejoindre le Milan, avançant le manque de crédibilité des différents projets) offrent de belles garanties sur le sérieux de la vision sportive des nouveaux propriétaires. Plus récemment, la nomination d’Ivan Gazidis, l’un des dirigeants les plus réputés du monde du football et ancien d’Arsenal, au poste d’administrateur délégué, vient encore consolider l’organigramme milanais.

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Ivan Gazidis, le nouvel homme fort du Milan

Membre fondateur de la Major League Soccer, le championnat de football nord-américain, Ivan Gazidis a été pendant près de 18 ans l’un des hommes clés de son développement, notamment via sa position de président de la branche marketing de la ligue, la Soccer United Marketing. Passé ensuite à Arsenal, club connu pour sa santé financière, en janvier 2009 il a, là aussi, connu un succès éclatant. Selon les chiffres fournis par le cabinet Deloitte, les revenues commerciaux des Gunners ont presque triplé sous l’impulsion de Gazidis, passant de 53 millions en 2009 à 136 millions d’euros en 2017.  Cette nomination est donc un signal extrêmement positif pour le club milanais selon Pierre Rondeau : « J’y vois le même charisme, la même force et la même importance qu’un Jean-Claude Blanc au Paris Saint-Germain. L’ancien directeur général de la Juventus a apporté au club de la capitale stabilité, force, réputation, savoir et connaissance (…) C’est précisément la même chose, je pense, avec Ivan Gazidis. Ayant réussi avec Arsenal à faire de ce club un club rentable et réputé, il devrait apporter la même méthodologie au Milan, apporter son expérience et son carnet d’adresses. Le seul bémol est le bilan sportif : Arsenal ne gagne plus rien depuis de nombreuses années. (…) Mon point de vue personnel est que c’est une bonne idée d’avoir mis Ivan Gazidis. Seulement, il faut maintenant identifier la stratégie d’Elliott : rentabilité de court terme ou de long terme ?  » Telle est la question. 

Remerciements : un grand merci à Pierre Rondeau pour ses réponses précieuses et éclairantes !

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