Ultra et mafia : les liaisons dangereuses

Mafia et ultra, un article qui sent bon le cliché sur l’Italie et ses passions les plus mystérieuses. Pourtant sans tomber dans la caricature, cet article a pour but d’essayer d’éclaircir un peu ces affaires et de faire la part des choses entre vrai et faux, vérités et cliché sur ces liens entre la mafia et les groupes ultra qui ont connus un essor inquiétant au cours des dernières années. En effet, plusieurs scandales médiatiques ont mis lumière des liens entre certains groupes ou leaders ultra et ont dévoilé des pratiques inquiétantes au sein de nombreux groupes de supporters. Enquête.

Godfather

De quand datent ces liens ? Comment sont-ils nés ? Pourquoi les puissantes organisations mafieuses se sont-elles penchées sur un mouvement pourtant aux antipodes de leurs valeurs ? Un premier élément de réponse nous est apporté par Adrien Verrecchia, journaliste indépendant et connaisseur du mouvement ultra. 

« Je ne pense pas que les liens entre ultras et mafias soient si anciens que ça. Le mouvement ultra a 50 ans, je pense que ça se serait vite su si ces liens existaient dès le départ. Je dirais même que par rapport à cette échelle, c’est plutôt relativement récent. En revanche, à mon avis ces rapports entre activités mafieuses et le monde du foot sont eux un peu plus vieux. Il y a eu le Totonero (un scandale de paris illégaux) en 1980 par exemple et ça ne venait pas des ultras… Les liens ont commencé à se faire quand l’Etat italien a commencé à réellement agir contre les activités mafieuses avec des lois de plus en plus dures. La mafia a fini par se diversifier dans des business « moins risqués » pénalement, et le football est juste l’un d’eux. »

En effet depuis les années 1960 les lois anti-mafia se sont multipliés en Italie. Trois en particuliers (1965, 1982 et 1996) ont grandement renforcés les mesures contre les sources de revenu traditionnelles de la mafia (trafic de drogue, rançonnage, etc.). Parmi les business « moins risqués » dans lesquels se sont lancés les mafias italiennes, la vente de billets pour les matchs de football se trouvent être une de leurs activités favorites. Pour cela, la mafia a infiltré les groupes ultras qui, en Italie, possèdent souvent des avantages sur la vente des billets. Cette pratique été mise en lumière par plusieurs affaires récentes. La première, l’affaire ‘Mafia Capitale’, un gigantesque scandale de corruption au sein de la ville de Rome et de la région Lazio. Au centre de ce procès, Massimo Carminati, ancien membre des NAR, un groupe terroriste d’extrême droite, condamné à 20 ans de réclusion criminelle en 2017. On apprend notamment, au cours de l’instruction, que Fabrizio ‘Diabolik’ Piscitelli, ancien capo des ‘Irriducibili’, le groupe ultra de la Lazio, et membre de la bande de Carminati, contrôlait une partie de la vente des billets et du merchandising du club de la capitale. Claudio Lotito, le président du club de la capitale, explique lors d’une audience avoir fait l’objet de menaces répétées de la part de Piscitelli, après qu’il ait tenté de stopper ce business. Un autre ultra influent, Mario Corsi, membre historique des Boys Giallorossi de la Roma et animateur d’une émission de radio très suivie par les supporters de la Louve, est lui aussi mis en cause dans cet affaire pour sa participation aux activités mafieuses de la bande à Carminati. Ce scandale national, qui éclabousse aussi bien la Lazio que la Roma, pousse les deux clubs de la ville éternelle à faire le ménage au sein de leurs organisations de supporters.

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Fabrizio Piscitelli, brandissant le trophée de la Coppa Italia après la victoire de la Lazio en 2013

Plus récemment, une autre affaire de vente de billets, impliquant cette fois des membres de la Curva Sud de la Juventus, a fait beaucoup de bruit. En effet, une enquête de la FIGC a mis en lumière des relations entre la ‘Ndrangheta, la puissante mafia calabraise, les groupes ultras de la Juve et des membres de la direction du club. Plusieurs dirigeants du club bianconero et notamment le président Andrea Agnelli sont mis en cause (pour plus de détails sur l’affaire, un très bon article de SO Foot sur le sujet) pour des privilèges accordés à certains membres des Gobbi,un groupe ultra controlé par la Ndrangheta. La mort suspicieuse de Raffaello « Ciccio » Bucci, (officiellement un suicide) l’un des témoins clés cette affaire, la veille de son audition par les enquêteurs montre toute la portée de cette affaire et l’enjeu crucial qu’elle représentait pour la mafia calabraise. Si les peines prononcées contre les dirigeants de la Vieille Dame sont relativement légères, les ultras impliqués dans cette affaire écopent eux de peine de prisons allant de 4 à 8 ans. Surtout cette affaire, extrêmement médiatisée puisqu’elle concerne l’un des plus gros clubs du pays, a tiré la sonnette d’alarme sur ces pratiques qui semblent de plus en plus répandues. En effet même si, pour l’instant, les deux affaires précédemment citées restent des cas exceptionnels, l’infiltration des groupes ultras par la mafia semble être un phénomène relativement courant.  Ainsi, un des leaders de la Masseria Cardone, le groupe ultra du San Paolo, déclarait ceci dans un article de Vice Sport « La Camorra est pleinement implantée dans nos tribunes, pour être honnête. Notamment en ce qui concerne la billetterie. Les camorristes peuvent acheter des places pour un match et les revendre illégalement pour des sommes extrêmement élevées, sachant que le Napolitain peut ne pas manger pendant une semaine pour pouvoir s’offrir un ticket. »

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Andrea Agnelli (Président) et Francesco Calvo (Directeur Commercial, aujourd’hui à la Roma), deux des principaux protagonistes de l’affaire Juve-Ndrangheta

Parler de ces affaires, et les dénoncer requiert cependant un peu de mesure. L’implication de certains groupes ou leaders ultra dans des organisations mafieuses ne mettent nullement en en cause le mouvement dans son entièreté, comme l’explique Adrien Verrecchia « Alors oui, les liens entre mafias et certains leaders ultras sont indéniables. Mais jusqu’ici, cela reste des cas individuels. Jusqu’à preuve du contraire, aucun groupe dans son ensemble est mouillé dans les affaires criminelles. Ce n’est pas proprement lié au mouvement ultra. C’est une question de magouilles entre personnes influentes […] Mais c’est vrai, ça nuit à la crédibilité des ultras et ça donne « raison » à tous ceux qui aimeraient les éradiquer. » Le voilà le risque, même si pour l’instant ces affaires restent des cas isolés qui concernent plus des individus que les groupes en eux-mêmes, elles nuisent grandement à l’image du mouvement ultra et donnent des raisons supplémentaires aux autorités de renforcer les lois anti-supporters. En effet, les affaires qui mélangent ultra et mafia font souvent bien plus de bruit que les innombrables actions positives entreprises par ces derniers. Beaucoup de médias versent dans le sensationnalisme sur le sujet qui est, en réalité très complexe et bien plus nuancé « A Bergame – poursuit Adrien Verrecchia – les ultras ont été innocentés dans un procès pour association de malfaiteurs. Cela n’a pas eu le même écho que l’annonce de l’enquête. Disons que le sujet fascine car ce sont deux mondes fermés qui suscitent beaucoup de fantasmes. Et puis il y a souvent des déclarations fracassantes sur ce sujet-là. C’est vendeur, un peu comme sur le thème de la violence, ça fait les gros titres même si derrière parfois « l’affaire » se dégonfle. Des ultras qui se bougent pour sauver leur club parce que leurs dirigeants sont incompétents, ça intéresse moins. »

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Banderole de soutien des Ultras Jesi après le séisme de la Vallée du Tronto qui avait causé près de 300 morts en 2016. Les ultras de tout le pays s’étaient notamment mobilisés pour financer la reconstruction d’un terrain de foot à Amatrice.

Vous l’aurez donc compris, l’affaire est très complexe et requiert d’en parler avec beaucoup de précaution. D’un côté on ne peut s’empêcher de constater l’influence croissante de la mafia au sein de certains groupes ultras. Un phénomène symptomatique d’une Italie qui peine à endiguer le problème de la mafia depuis des décennies. De l’autre, il faut prendre garde à ne pas verser dans le sensationnalisme et les raccourcis que font parfois certains médias ou personnalités. Les affaires mélangeant ultra et mafia ne doivent pas remettre en cause un mouvement qui a tant apporté au football italien.

Remerciements : Un grand merci à Adrien Verrecchia  (@MrVerrecchia) pour sa contribution !

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