Italie : aux origines du mouvement ultra

Il y a 50 ans, naissait à Milan la Fossa dei Leoni, considéré par beaucoup comme l’un des premiers groupe ultra d’Italie. Officiellement, le mouvement ultra italien souffle donc ses cinquantièmes bougies en cette année 2018. Pour cette occasion, j’ai décidé de retracer pour vous l’histoire du mouvement ultra en Italie et son influence sur la culture du supporterisme en Europe. Cet article historique est le premier d’une série de papiers sur le mouvement ultra en Italie dans son ensemble.

ATALANTA-CHIEVO 04-02-2018 TIFOSI ATALANTA. SILPRESS/ALBERTO MARIANI
Les ultras de l’Atalanta, déployant une banderole « Vivre Ultra pour vivre »

Ultra, qui es-tu ?

‘Ultra’ Ce mot est bien connu de tous les amateurs de football. Il est synonyme d’admiration, de fascination, de mystère mais aussi parfois de peur, face à la passion souvent incomprise, de ces supporters si particuliers. Les origines du mouvement sont multiples et il est difficile, voire impossible, de donner une date ou une location précise du début des ultras. Les premiers groupes de supporters organisés se forment en France, en Belgique et en Angleterre au début du XXème siècle, mais c’est en Italie que le mouvement va connaître un réel essor et devenir un véritable phénomène de masse avec, dès 1932 l’apparition de la première association de supporter, les Paranza Aquilotti de la Lazio. Ce phénomène reprend de plus belle après la guerre avec l’Associazione Tifosi Giallorossi de la Roma, les Circoli Biancocelesti 1951 de la Lazio et Fedelissimi Granata 1951 du Torino. L’année 1968 marque un tournant dans l’histoire du mouvement avec la création de la Fossa Dei Leoni (Fosse aux Lions en VF) qui est considéré par beaucoup comme le premier véritable groupe ultra. Le mot ‘ultra’ en lui-même n’apparaît qu’un an plus tard du côté de Gênes avec les Ultra Tito Cucchiaroni de la Sampdoria. Selon Sébastien Louis, historien et auteur d’un livre sur le mouvement ultra en Italie, ce nom est inspiré des groupes politiques extrémistes ‘ultra’. Le dénominatif ferait donc référence à la ferveur de leurs supporters et à leur attachement au club.

Fossa Dei Leoni
La Curva Sud du Milan composée de ses deux groupes historiques : la Fossa dei Leoni et les Brigate Rossonere

Passé ce petit historique, en quoi consiste réellement le mouvement ultra ? À l’origine, le mouvement ultra naît de la volonté d’une poignée de supporters, parmi les plus passionés de se retrouver dans une zone définie du stade, le plus souvent en curva, là où les places sont les plus accessibles, pour assister ensemble aux matchs de leur équipe. Ainsi, les premiers ultras de la Fossa dei Leoni se rassemblaient autour de la mythique ‘Rampa 18’ du stade San Siro. Très vite se développe alors une identité de groupe avec des drapeaux, des symboles, des chants comme le fameux Pazza Inter de la Curva Nord de l’Inter. Les ultras deviennent très vite un mouvement social à part entière, avec leurs propres histoires, valeurs, symboles. C’est aussi un phénomène de masse, qui pénètre toutes les classes de la société et forme un ensemble très hétérogène : « Bien que la majorité reste des jeunes hommes,  explique Sébastien Louis, il n’y a pas de profil type de l’ultra italien. Il n’y a jamais eu de catégorie socio-professionnelle dominante, les ultras n’appartiennent pas particulièrement à la classe ouvrière. On y retrouve des personnes issues des classes populaires, moyennes et supérieures, c’est assez représentatif de la population. »

Les années de plombs

Pour saisir toute la spécificité et  comprendre les racines du mouvement ultra italien, il faut intégrer le contexte historique dans lequel il s’est développé. La fin des années 60 et le début des années 70, période qui marque la diffusion du mouvement ultra à toute l’Italie est aussi l’une des périodes les plus sombres de l’histoire transalpine. Ce sont les tristement fameuses « années de plomb », une décennie de violence politique caractérisée par des affrontements entre extrême-droite et extrême gauche italienne.  Forcément, cette période laisse une empreinte profonde sur le mouvement ultra italien en plein développement, comme nous l’explique Sébastien Louis :

« Les années de plomb et le contexte politique ont eu une influence extrêmement importante sur les groupes italiens. La preuve, un des premiers noms à apparaître dès 1971 c’est Brigate Gialloblù (groupe ultra de l’Hellas Verona ndlr) car l’un des deux fondateurs avait des sympathies de gauche et regardait avec admiration les Brigades Rouges ».

La violence omniprésente a un impact direct sur les naissants mouvement ultras qui prennent les noms de Commando ou Brigade. Les groupes ultras voient dans les mouvances politiques de ces années de plomb un modèle d’organisation et d’adhésion à une cause commune. Pourtant comme nous l’explique Sébastien Louis, la politique, sauf dans certains cas comme Livourne, reste un élément périphérique du mouvement ultra, « c’est surtout une politisation de surface, la plupart des symboles politiques sont utilisés pour choquer ».  Les groupes ultras sont donc majoritairement apolitiques, du moins officiellement. Il n’empêche, le contexte extrémiste qui règne sur l’Italie favorise l’essor du mouvement ultra qui lui aussi prône, certes dans un tout autre registre, une certaine forme de radicalité et l’idéal d’une adhésion totale à la cause. Ainsi, les années 70 voient la multiplication rapide du nombre de groupe ultra , si bien que tout les clubs italiens possèdent bientôt le leur.

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Les ultras de la Lazio, déployant une banderole ‘Rome est fasciste’ lors d’un match contre l’AS Livorno

De l’autre côté des Alpes

Si les années 70 marquent la diffusion du mouvement ultra à toute l’Italie, les années 80 vont, quant à elles, marquer le début d’une expansion hors de la botte. En effet, le mouvement ultra dispose à cette époque alors d’une tribune et d’une visibilité toute particulière comme nous l’explique un membre de la ‘Vieille Garde’ du Commando Ultra 84, le plus vieux groupe ultra de France : « À l’époque, la Serie A c’est La Mecque du foot (Platini, Maradona, Falcao, Zico) mais aussi du supporterisme car le mouvement ultra y est déjà très implanté. C’est des dimanches après-midi passés à admirer les curve et les tifos en feu que nous avons décidé d’importer ce mouvement ultra à Marseille. » Suivent alors plusieurs voyages initiatiques dans les stades italiens, et notamment une rencontre historique avec les ultras de la Sampdoria « Plusieurs fondateurs du CU84 sont allés en Italie voir des matchs de Serie A bien avant les premiers contacts avec la Samp, qui datent de 1987. Dès 83, 84 et 85, plusieurs d’entre nous, seuls ou en groupe, se sont rendus à Turin pour des derbys, à Rome, à Florence, Bergame, Milan, etc. Ce n’est qu’en 1987, en janvier contre l’AS Roma, que nous avons fait connaissance des Ultras Tito de la Sampdoria, une amitié qui perdure encore, et dont on a fêté le 30 ème anniversaire en 2017. »

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Extrait d’un article de la Gazzetta dello Sport relatant la présence des ultras Marseillais lors d’un Sampdoria-AC Milan en octobre 1993. © @vgcu84Ultras Marseille, L’Histoire depuis 1984

Inspirés par ces amitiés italiennes, les Marseillais vont complètement révolutionner les habitudes des tribunes du Vélodrome « A l’époque, le mouvement des supporters à Marseille n’est pas organisé, les chants se limitent à quelques cris, à Marseille comme ailleurs en France, et le mot Ultra est complètement inconnu dans les stades ! On vient au match le plus souvent en famille, les pères amenant leurs fils, il y a peu de femmes et on assiste au match sagement assis, également en virage. Du coup, la manière très spécifique d’organiser le spectacle des tribunes des ultras italiens correspond exactement à ce que nous souhaitons faire pour animer enfin le Vélodrome à notre sauce : banderoles, drapeaux géants, tambours, chants, clappings, mégaphones, leaders qui entraînent le reste de la tribune. » La naissance du Commando Ultra 84 marque donc l’avènement du mouvement ultra dans l’hexagone. Suite à cela, la fièvre ultra s’empare de la France, et les groupes se multiplient en quelques années. Des Boulogne Boys du PSG, aux ultramarines de Bordeaux en passant par la Brigade Sud de l’OGCN, tous les clubs français ont bientôt leur groupe ultra. Suivent ensuite, l’Allemagne, les Pays-Bas et bientôt l’Europe entière. Seuls échappent à la vague ultra l’Angleterre qui a développé son propre modèle de supporteurisme et l’Espagne, pays d’origine du mouvement socios.

Made In Italy

Pour conclure, je laisserai le mot de la fin à Sébastien Louis qui résume parfaitement tout le poids du mouvement ultra et son impact planétaire sur les supporters de football :

« C’est un mouvement qui a inventé quelques chose, une nouvelle culture du supporteursime, qui s’est répandue, d’abord dans le sud de l’Europe, puis dans l’Europe entière et enfin dans le monde entier. Les ultras italiens restent une référence et un modèle pour nombre de supporters actifs : en Indonésie il y a un groupe qui s’appelle Brigata Curva Sud avec une banderole de 50m en Italien. On a des ultras qui revendiquent leurs origines italiennes jusqu’au États-Unis, alors même que le football n’y est pas un sport populaire. »

L’Italie n’a donc pas seulement révolutionné le foot en tant que sport, elle a aussi révolutionné les tribunes, les habitudes des supporters du monde entier, elle a inventé une nouvelle manière de suivre et d’aimer le foot. La manière ultra.

 

Tous les propos ont été recueillis par Louis de Brondeau pour @FRSerieA

Remerciements : un énorme merci à Sébastien Louis qui a bien voulu répondre à nos questions, je vous conseille fortement d’acheter son livre si vous voulez approfondir le sujet. Un grand merci aussi au membre de la ‘Vieille Garde’ du Commando Ultra 84 pour sa disponibilité et ses réponses.

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