Pourquoi le match Juventus – Napoli représente plus qu’un match pour le titre ?

Alors que l’Italie retient son souffle en attendant la confrontation de dimanche entre la Juventus et le Napoli qui marquera quoiqu’il arrive un tournant dans la course au titre, ce match ne doit absolument pas être réduit au terme de « finale du championnat » tant il y’a d’éléments qui opposent les deux équipes qui s’affronteront à l’Allianz Stadium.

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Un contexte social, géopolitique et historique

Afin de comprendre la rivalité entre la Juventus et le Napoli, il faut remonter à une époque où l’Italie telle qu’on la connaît était encore divisée en plusieurs pays dont le Royaume de Sardaigne où la capitale était Turin et qui en mars 1860 s’étendait du Val d’Aoste à la Toscane et le Royaume des Deux-Siciles qui avait Naples pour capitale et dont le territoire commençait aux Abruzzes pour recouvrir tout le sud de la Botte. Le projet de Victor-Emmanuel II, roi de Sardaigne, et de Camillo Cavour président du Conseil du Royaume de Sardaigne est alors d’unifier l’Italie, c’est notamment dans le but d’obtenir l’aide de Napoleon III mais également de le remercier qu’est signé le 24 mars 1860 le traité de Turin permettant le rattachement de Nice et de la Savoie à la France. Mai 1860, 1000 hommes partent du port de Gênes en direction de Marsala, à la conquête du Royaume des Deux-Siciles, Giuseppe Garibaldi qui dirige l’opération entre à Naples le 7 septembre 1860, le 21 octobre 1860 est voté le plébiscite permettant l’annexion du Royaume des Deux Siciles au Royaume d’Italie. L’Italie est officiellement unifiée en mars 1861 même si Rome ne sera annexée que 9 ans plus tard. Cette période est appelée le Risorgimento.

Il existe cependant une thèse révisionniste du Risorgimento selon laquelle la version officielle de l’histoire a été fortement idéalisé. Ainsi, l’objectif du roi Victor-Emmanuel II n’était pas l’unification de l’Italie mais l’expansion du Royaume de Sardaigne, ce dernier étant en proie à d’importantes difficultés financières, le Sud a donc selon les révisionnistes été colonisé par le Nord. En effet, lors que Garibaldi arrive à Naples, la ville est pillée, les œuvres les plus prestigieuses sont envoyées à Turin, les autres sont vendues aux enchères. Le Sud accuse également les autorités sardes d’avoir commis de nombreux massacres et d’en avoir supprimé les bilans dans les documents officiels. Le Risorgimento est donc tenu responsable par les habitants du Sud d’avoir mis un terme au développement de ce que l’on appelle aujourd’hui le « Mezzogiorno ».

L’opposition Nord-Sud est de ce fait l’une des clés de la rivalité entre la Juventus et Napoli puisque pour schématiser, le Nord est la partie riche et industrielle de l’Italie quand le Sud est pauvre, agricole et est le lieu de naissance de la mafia, du fait de ces différences, et de l’écart de puissance tant financière que sportive -seulement 3 scudetti remportés par des clubs du Mezzogiorno contre 76 pour les seules villes de Milan et Turin- le Sud de l’Italie a tendance à être méprisé par les habitants du Nord, déjà à l’époque du Risorgimento, dans une lettre de Luigi Carlo Farini adressée à Cavour, le Sud y est décrit comme « L’Afrique, ici ce n’est pas l’Italie, les bédouins en comparaison avec ces barbares sont fleurs de vertus civiles ». Les clichés en tout genre comme celui selon lequel l’italien du Sud serait au chômage car il est fainéant pullulent et sont à l’origine de ce que l’on appelle en Italie le « racisme territorial ». Cette forme de discrimination est encore la plus présente dans les stades italiens, où l’on peut entendre tous les week-end des chants invitant le Vésuve à entrer en éruption et  « laver » Naples, pour de nombreux napolitains, comme Baptiste, community manager de @NapoliCFrance « Être supporter la Juventus serait impossible car cela reviendrait à supporter le nord face au sud ».

Une opposition philosophique

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Max Allegri et Maurizio Sarri

Cette partie pourrait presque s’arrêter en citant les devises des deux clubs « Gagner n’est pas important, c’est la seule chose qui compte » pour la Juventus et « Au delà du résultat » pour le Napoli pour comprendre que la rivalité cette saison n’est pas qu’un simple duel pour le titre mais la véritable opposition de deux façons de voir le football. Il faut dire qu’il n y’ a certainement  aucun entraîneurs en Europe qui ressemblent autant à leurs clubs respectifs que Maurizio Sarri et Massimiliano Allegri. Le premier, dans une conférence de presse après l’élimination en Europa League face au RB Leipzig déclarait « Des années 70 on ne se souvient que des Pays-Bas et pas des vainqueurs, je suis convaincu que dans 20 ans, tout le monde se rappellera de ce Napoli ».  La comparaison peut sembler audacieuse mais n’est pas anodine,  les partenopei produisent depuis trois saisons désormais l’un des plus beaux footballs européens, les vidéos de leurs séquences de sorties de balles au sol sans jamais chercher à sauter le milieu de terrain ou de construction d’un but tout en passes courtes et en une touche de balle font le tour  des réseaux sociaux. Le Napoli régale ainsi par ses démonstrations de force et autres goleadas quand la Juventus donne toujours la sensation d’être poussive -alors que paradoxalement elle possède la meilleure attaque du championnat cette saison- et impressionne surtout de par sa faculté à punir la moindre erreur adverse et son impitoyable réalisme. Aux critiques sur le jeu de son équipe, Max Allegri répondait en avril dernier « Celui qui veux du spectacle n’a qu’à aller au cirque, moi je veux gagner. » faisant directement écho à la devise de son club. En extrapolant un peu et en jouant sur les clichés, on pourrait même dire que bien qu’ayant tous les deux grandis en Toscane, les deux hommes ressemblent à la région de leur club, Allegri incarne à la perfection l’homme froid qui travaille dans des bureaux dans le nord de l’Italie quand Sarri représente le sudiste chaleureux et impulsif.

La course pour le titre a donc pris une autre dimension cette saison tant on a l’impression que le nom du vainqueur du championnat permettra d’apporter une réponse au débat qui divise les fans de football depuis toujours sur le jeu offensif ou le fait de jouer en ne pensant qu’au résultat. Les débats à la télévision italiennes prennent une dimension quasiment philosophique, Arrigo Sacchi prenant régulièrement parti pour l’entraîneur napolitain qu’il considère comme un fils spirituel tout en exprimant ses nombreux désaccords avec Allegri alors que Fabio Capello déclarait à propos du Napoli de Sarri « C’est beaucoup plus simple d’être beaux que de gagner, des belles équipes il y’en a plein alors qu’à la fin de la saison il n’y a qu’un seul vainqueur. »

Cette divergence entre deux écoles de pensées n’est pas sans rappeler l’opposition entre Menottistes et Bilardistes qui pendant des décennies divisait le football argentin ou encore celle entre Sacchi et Trapattoni  et donne finalement la sensation que dimanche se jouera le nouveau chapitre d’un débat éternel où au fil du temps seuls les interprètes ont changé.

Antonio

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