L’épineuse question des stades en Italie

C’est une question qui revient avec la régularité d’un métronome. Il faut dire, qu’ils sont l’une des incarnations les plus hideuses du mal qui frappe le football italien, et le symbole le plus visible du retard qu’accuse maintenant notre sport favori dans les frontières de la Botte. Cette question, c’est la question des stades, penchons nous y.

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Le stade San Paolo de Naples

Une entrée en fanfare

Nous sommes le 8 juin 1990, l’Italie organise la seconde Coupe du Monde de son histoire après le cirque fasciste de 1934. La Serie A est alors le meilleur championnat de football au monde, et il va donc de soi aux dirigeants italiens de faire honneur à ce titre pour l’occasion. Tous les stades des villes devant recevoir des matchs ont été remis en état et présentent alors un visage flambant neuf, et seuls trois de ces onze stades ne furent pas inclus dans les gigantesques travaux de rénovation qui occupaient la Botte depuis quelques temps : le San Nicola de Bari et le Stadio delle Alpi de Turin qui sortirent carrément de terre ainsi que le Stade Renzo-Barbara de Palerme qui ne nécessitait pas de rénovations, la dernière couche de peinture ayant été posée en 1984. Pour financer ces colossaux travaux, les Italiens ont alors recours au traditionnel PPP (Partenariat Public-Privé), c’est-à-dire que l’État finance alors la rénovation et la construction de ces stades dont la gestion est ensuite léguée aux clubs qui versent un loyer en échange, l’État transalpin peut se le permettre, car l’économie est alors en pleine expansion et les Italiens rêvassent de ces années dorées qu’on leur promet. Les clubs sont alors dotés de stades magnifiques et la Serie A entre en fanfare dans un XXIème siècle ou la donne change complètement…

Des stades vieillissants

Été 2008, la plus grande crise économique de l’histoire de l’humanité frappe de plein fouet l’Europe ; l’Italie qui est alors en première ligne, connaît une dure récession qui affecte durablement les comptes de l’État. Dans le milieu du football, cette crise tombe mal; car depuis la fameuse Coupe du Monde de 1990, aucun stade n’a été rénové et ils accusent tous alors un vieillissement très visible comme le San Nicola de Bari ou le Stadio Artemio Franchi de Florence.

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Stade Artemio Franchi de Florence

Certaines de ces enceintes ne sont dans certains cas même plus aux normes sécuritaires comme le San Paolo de Naples, mais la fédération italienne ferme alors les yeux pour acheter la paix sociale. L’État italien n’a plus les moyens de rénover ces stades qui tombent alors en désuétude pendant que Anglais et Allemands, eux, se dotent de stades magnifiques à la pointe de la technologie en passant par d’autres chemins pour les financer. Les stades italiens deviennent alors le symbole monstrueux d’un retard footballistique colossal, n’ayant pas compris la nouvelle donne économique du football qui transforme les clubs de foot, naguère associations sportives détenues par un mécène généreux en firmes internationales dirigé par un capitaine d’industrie devant à tout prix être rentables ils traînent des infrastructures qui n’enthousiasment plus personne, représentent un coût plus qu’un bénéfice (le loyer devant être versé aux pouvoirs publics et les recettes en baisse ne suffisant plus à compenser) ce qui s’avère être un handicap monstrueux dans la compétition avec le reste de l’Europe.

Le stade, une plus-value économique

Si cette question des stades vieillissants devient de plus en plus problématique, c’est que dans le football post-moderne, le stade n’est plus cette enceinte incarnant l’institution sportive dans laquelle le supporter enraciné venait porter haut l’étendard de son équipe et encourager ses troupes, mais un actif économique au même titre que peut l’être un train pour une compagnie ferroviaire. Il représente dorénavant un coût pour son entretien, il rapporte de l’argent au club ; recettes qu’il faut bien sûr augmenter durablement pour rendre l’infrastructure pérenne, et enfin, élément révolutionnaire, il n’est plus dédié exclusivement au football : commerces divers, espace de restauration et de vie sociale, espace de spectacles, le stade de football occupe maintenant un rôle radicalement différent de ce qu’il a pu être par la passé, de simple arène où l’équipe déployait ses talents, il est devenu un véritable forum où une vie parallèle à celle du football a pris place. Ce nouveau rôle lui permet d’accroitre alors considérablement les recettes qu’il apporte au club, et lorsque ce dernier joue en plus la Ligue des Champions, le stade peut très rapidement rapporter beaucoup d’argent, un stade comme le Juventus Stadium à Turin qui est un archétype type du stade post-moderne a rapporté à la Juventus la bagatelle de 65 millions d’euros lors de la saison 2016/2017 contre 43 millions d’euros la saison précédente, contrairement au San Paolo vieillissant du Napoli qui n’a rapporté respectivement aux Azzurri que 22,55 et 15,35 millions d’euros lors des saisons 2016/2017 et 2015/2016, cette différence énorme est alors un fardeau pour la compétitivité des Napolitains et s’en ressent alors à un moment ou un autre dans la lutte de ces derniers contre la moderne Juve. Mais pour jouir de juteux profits comme ceci, il faut évidemment être propriétaire de son stade, et c’est là un autre souci majeur des clubs italiens…

Posséder son stade

En Italie, hormis deux, trois exemples dont nous parlerons dans les lignes à venir, tous les clubs sont locataires de leurs stades. Figés dans l’ancien monde, ces clubs n’ont pas entamé la révolution post-moderne du football, et leur arène représente un double coût : non seulement ils doivent financer son entretien, mais en plus ils doivent verser un loyer à la ville qui dans la quasi-totalité des cas est propriétaire des stades dans lesquels évoluent les clubs de l’élite footballistique italienne. Ce qui est un retard de l’ordre de l’attardement quand on compare cette situation à celle des voisins Allemands, Espagnols ou Anglais qui propriétaires de leurs stades, et générant d’importants revenus qu’ils arrivent à réinvestir massivement dans le secteur sportif, ce qui est l’un des éléments qui creuse l’écart entre eux et les clubs italiens. Mais construire et posséder son stade coûte cher, extrêmement cher ! Et de nombreux clubs, baissent alors les bras et abandonnent alors l’idée purement et simplement comme ce fut le cas du Milan AC qui préféra rénover son San Siro en partage avec l’autre occupant : l’Inter Milan, plutôt que de construire un nouveau stade au prix exorbitant. Mais face à ce problème, des solutions existent ! Tout d’abord, le naming : le club fait construire ou rénover son stade à crédit et en devient alors le propriétaire ; il trouve ensuite une entreprise-sponsor qui donnera son nom au stade en échange d’une somme rondelette qui permettra au club de payer la dette contractée pour payer son stade. C’est ce qui s’est passé pour la Juventus (Allianz Stadium) et pour l’Udinese (Dacia Arena) qui par ce moyen devinrent propriétaire plein et entier de leurs stades en mettant le moins possible les comptes en danger. La deuxième solution est le rachat pur et simple du stade à la municipalité, c’est ce que l’on verra notamment à Gênes, ou le Genoa et la Sampdoria vont devenir détentrice du Stade Communal Luigi Ferraris qui sera mis en vente à la fin de l’été 2018, et ce pour un prix de 10 millions d’euros (prix demandé par la ville) ce qui est nettement plus avantageux que de construire un stade neuf qui en moyenne coûte autour de 100 millions d’euros. Mais ces opérations de rénovation entraînent bien souvent des transformations sociales importantes…

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L’Allianz Stadium de Turin

Des bouleversements sociaux majeurs

Propriétaire de leur stade, les clubs veulent alors en maximiser les profits, et pour cela, comme on l’a vu, il faut en diversifier le rôle et attirer une population très nombreuse. Le stade n’est plus l’apanage des supporters, mais comme on l’a vu, un forum où se rencontrent des gens venus de tous horizons pour une utilisation diverse de l’enceinte. Cette transformation du rôle du stade et l’objectif de maximisation des recettes de ce dernier entraîne alors une transformation parallèle du public fréquentant le stade-forum. Les prix augmentent, et la chasse est faite à ces populations indésirables car incontrôlables : les fameux ultras. Toute transformation d’un stade entraîne mécaniquement leur disparition, ces groupes, trop souvent incontrôlables et sujets à divers problèmes (violences, racisme, infiltration mafieuse) sont un mal face auquel de nombreux clubs en Europe apportèrent une solution radicale : la mise à la porte. Les individus composant ces groupes, souvent issus des classes populaires sont alors dépossédés de leur club et une population plus bourgeoise ou/et plus familiale prend leur place ; on peut ici alors parler de gentrification des stades. L’Allianz Stadium de la Juventus est l’un des exemples les plus visibles de cette nouvelle donne ! Autrefois chargé de classes populaires dans son Stadio delle Alpi, la population fréquentant le nouveau stade né en 2011 est devenue plus bobo, plus familiale, moins sujette à problèmes, mais également moins tentée à pousser la chansonnette pour encourager les joueurs, et il arrive donc dans certains cas que le stade sonne creux. Rajoutons à cela que les tifos aussi incroyables qu’originaux des groupes ultras disparaissent pour des créations plus consensuelles. Cet état de fait est l’une des grandes raisons des résistances dans le milieu, les ultras ne comptant pas se faire mettre à la porte ; comme à la Roma, où ils firent grève durant toute une saison, plombant ainsi les recettes du club car ils sont responsables de la vente des billets en virage ou au Napoli, où par des magouilles connues de tous, des milliers de supporters peuvent assister aux matchs sans payer. Les Italiens vont donc devoir faire un choix dans les années à venir, soit ils maintiennent ces vieilleries du passé qui plomberont leur compétitivité économique ce qui se traduira par une faiblesse sportive, soit comme à Cagliari, à l’Atalanta ou à la Roma où fleurissent de nombreux projets, ils se projettent dans le football du XXIème siècle.

Un commentaire

  1. Merci pour ce chouette article!

    En toile de fond, un antagonisme de plus en plus visible du foot actuel : d’un côté stade moderne, vaisseau commercial multi modal, dette, spectateurs-consommateurs, maximisation du profit, foot business mondialisé…. de l’autre vétusté, ultras, enceintes passionnées, handicap économique à court terme, foot populaire..

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