Borja Valero, le divin chauve

Anti star par excellence, il n’a jamais reçu une reconnaissance égale à l’immense qualité du joueur qu’il est. Pourtant, nous parlons ici d’un joueur fabuleux, de l’un de ces esthètes fantasmagoriques qui évitent au football cette triste destinée qu’est le fait de devenir un sport froid et mécanique, nous parlons ici d’un de ces meneurs tranquilles au pied léger et au geste soyeux qui lèvent les foules dans de bruyantes exclamations orgasmiques, nous parlons ici d’un de ces joueurs qui attachés à une ville et un club par une relation sentimentale, incarnent un romantisme disparu de nos jours dans ce sport. Nous parlons ici de Borja Valero.

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L’anti star

A l’heure où certaines starlettes se crêpent le chignon pour savoir qui tirera un pauvre penalty, Borja Valero est un anti-modèle de l’image tapageuse et égotique propre à la majorité des grands joueurs de ce sport. Travailleur de l’ombre à l’esprit collectif affirmé, humble voire timide, élégant et discret, c’est très peu probable de le voir en caleçon sur une grande affiche H&M ou dans la rubrique gossip des magazines pour ménagères cherchant à tuer leur ennui. Borja Valero, c’est le football qui affirme la supériorité de la grâce sur tout le reste, c’est l’incarnation de cette Espagne modeste, cette Espagne des petits qui préfère l’humble travail honnête et courageux à la vulgaire ostentation d’un talent jamais mis en pratique. C’est ce football très latin où les esthétiques futilités de l’existence comme le fait de prendre un bon café le matin dans un bar entouré de ses amis en parlant de sa dernière conquête amoureuse tout en admirant les beautés frivoles défilant gracieusement sur le trottoir prennent toute leur importance. La passe, plutôt que le tir, le collectif plutôt que l’individu, l’attachement à un amour que l’on veut éternel plutôt que la course folle derrière les jupons de la gloire et de l’argent, la préférence au travail plutôt qu’au talent pur, l’instinct plutôt que le cérébral, la passion plutôt que la raison. Borja Valero est bien l’antithèse absolue d’un football moderne dans lequel il évolue depuis 2004.

Un pur produit de la Maison Blanche   

Borja Valero Iglesias vient au monde le 12 janvier 1985 à Madrid d’un père ouvrier et d’une mère cuisinière. Passionné de ballon rond comme beaucoup de gamins espagnols de son âge, il fait très rapidement ses classes dans les équipes amateurs avant de réaliser le rêve de tous les bambins madrilènes fan de football en toquant en 2004 à la porte du Real Madrid Castilla, l’équipe jeune de l’immense club madrilène. Au sein de cette équipe de jeunes espoirs, Borja Valero, attire l’œil et très rapidement se trouve être considéré comme l’un des plus gros talents espagnol à venir. Il est à ce sujet régulièrement appelé dans les sélections jeunes de la Roja et remporte l’Euro des moins de 19 ans en 2004. L’Espagne alors en pleine restructuration intellectuelle de son football voit d’un bon œil la naissance de joueurs élégants et racés comme Borja Valero, beaucoup alors lui annoncent un destin hors du commun et misent énormément sur lui, ce qui diffère totalement du sort qu’eurent la plupart de ses coéquipiers comme il le dit lui-même

Pendant ma formation, 85% de mes coéquipiers ne sont pas devenus pros. D’un jour à l’autre, tu pouvais te retrouver dehors. C’était particulièrement stressant, d’autant que ça ne dépendait pas seulement de ce que je faisais sur le terrain. J’étais dépendant de l’opinion de ceux qui disent : « Toi tu restes, et toi, tu rentres chez toi. » Ça ressemblait à X Factor, sauf que le public ne pouvait pas te sauver en votant pour toi.

Mais lui à ce truc que les autres n’ont pas, et en 2007, il est promu dans l’équipe première du Real Madrid, son ascension semble alors irrésistible ! Cependant, malgré des qualités indéniables, l’ascension du jeune espoir est barrée par la pléthore de stars qui peuplent le vestiaire madrilène du fait de la politique bling bling  du président Florentino Perez. Après une seule petite saison passée dans l’équipe A de son premier club de cœur où il ne joue que deux matchs, il est laissé libre par la direction de la Maison Blanche et doit s’envoler pour Majorque le cœur léger face à cet amour qu’il savait trop grand pour lui et la tête pleine de rêves en pensant aux aventures à venir.

Les années d’apprentissage 

Durant l’été 2007, Borja Valero atterri donc sur les Îles Baléares où il s’engage dans le grand club local, j’ai nommé le RCD Majorque. Dans ce petit club de milieu de tableau, la jeune pousse à la calvitie pourtant naissante peut enfin laisser s’exprimer son talent, débarrassé du pesant voisinage avec les « galactiques » madrilènes, il passe alors une saison pleine et entière au poste de regista où il marque 4 buts et délivre 8 passes décisives. Il est alors une des révélations de la Liga, ce qui lui permet en 2008 de s’envoler pour le royaume d’Élisabeth II où il s’engage pour quatre ans avec le promu West Bromwich qui lâcha 7 millions d’euros pour s’attacher ses services. Cependant, l’expérience est un désastre, et Borja Valero non taillé pour le rugueux football anglais peine à apporter la lumière que l’on attend de lui. Après une saison pénible et décevante, le club anglais est relégué en deuxième division, et le jeune espagnol souhaite alors quitter la terre des Beatles pour se relancer et éviter que son ascension soit brisée par un passage en seconde division. Comme il le dit lui-même à l’époque de façon très claire : «  Je préfère jouer à Majorque et ne pas être en deuxième division en Angleterre. C’est clair. Je suis disposé à un prêt pour y retourner, mais un accord entre les deux clubs est nécessaire. » Chose qui arrive à l’ultime heure du dernier jour de mercato estival. Dans le cadre d’un prêt d’un an, Borja Valero retourne donc sous le soleil des Baléares loin de la grisaille anglaise et… de sa folklorique deuxième division. Durant cette saison, le nouveau maître à jouer de Majorque éclabousse la Liga de son génie, la lumière vient de lui et il s’impose comme l’architecte fantastique de ce séduisant Majorque qui termine la saison à la cinquième place du championnat, synonyme de qualification en Europa League et reçoit même au passage le prix Don Balon du meilleur joueur espagnol de la saison avec 5 buts et 8 passes décisives. Cependant, ce fructueux retour aux sources s’arrête brutalement, Majorque n’ayant pas les 2.5 millions d’euros exigés par West Bromwich pour obtenir sa propriété pleine. Borja Valero ne souhaite pourtant guère retourner en Angleterre et réussi à se faire prêter de nouveau en Espagne, mais cette fois-ci à Villarreal.

Le pilote du sous-marin jaune

Été 2010, le crack Borja Valero a pense-t-on enfin éclos, et doit désormais confirmer son statut de future star. Dans une équipe remplie de pépites comme lui, comme Giuseppe Rossi, Nilmar, Joan Capdevila ou Santi Cazorla, le natif de Madrid démontre une nouvelle fois qu’il est le meneur de jeu de génie que tous pensent qu’il est. Dirigeant l’équipe d’un pied de maître, il donne le tempo, organise le jeu, apporte la lumière et régale tous les supporters de Villarreal auprès desquels il devient le nouveau chouchou ! Distribuant des passes laser à ses coéquipiers et se déplaçant sur le terrain comme une pièce d’échec dans la main de Kasparov, il est alors le cerveau de cet impressionnant Villarreal, qu’il amène à la quatrième place de la Liga synonyme de qualification pour les barrages de la Ligue des Champions en s’offrant des victoires de prestige comme ce 2-0 face à l’Atlético Madrid. Pour sa première expérience en coupe d’Europe, le nouveau pilote du sous-marin jaune envoie les siens en demi-finale d’Europa League en sortant Naples, le Bayer Leverkusen, et Twente avant de s’incliner dans une sublime double confrontation face à Porto. Borja Valero est alors unanimement considéré comme l’un des plus gros talent d’Espagne voir d’Europe à son poste, ce qui lui vaut le 4 juin 2011 à l’âge de 26 ans sa première seule et unique sélection en équipe d’Espagne contre les Etats-Unis. Il dira plus tard à ce sujet : « Mon malheur est de jouer dans la meilleure période de l’histoire du football espagnol. »

Borja Valero sous les couleurs de Villarreal.

Les dirigeants de Villarreal décident alors de lever l’option d’achat de son prêt et d’obtenir la propriété d’un joueur que beaucoup voient chez les plus grands. Un sondage du journal Marca indique même que 47% des socios du Real Madrid souhaiteraient le revoir porter les couleurs de la Maison Blanche. Mais pour la saison 2011-2012, Valero décide de rester à Villarreal, choix qui ne s’avère non concluant. Le club valencien s’effondre et se trouve relégué en seconde division. Au terme de cette saison catastrophique où il fut l’un des rares cadres à garder la tête hors de l’eau, Villarreal qui est dans l’obligation de vendre pour assurer sa trésorerie voit partir les unes après les autres toutes ses pépites. De nombreux médias annoncent alors le maître à jouer du club en jaune, en partance vers l’Atlético Madrid, mais c’est finalement en Italie et plus précisément à Florence qu’il pose ses bagages.

Les années florentines, la rencontre avec l’Amour 

1er Aout 2012, la Fiorentina, dans un communiqué annonce l’arrivée de Borja Valero au sein de son effectif. C’est une énorme surprise pour beaucoup d’observateurs tant en Italie qu’en Espagne car beaucoup le voyaient déjà jouer chez les plus grands. Pep Guardiola en avait même fait l’une de ses cibles, mais préféra au final miser sur le jeune nourri à la maison catalane Thiago Alcantara. Le meneur de jeu espagnol devient donc le nouveau maître à jouer d’une Fiorentina armée de nouvelles ambitions et en pleine restructuration, là-bas il retrouve son ancien compagnon de Villarreal Giuseppe Rossi, et d’autres grands talents comme Mario Gomez, Alberto Aquilani, Juan Cuadrado ou Stefan Savic. La Fiorentina semblait alors toute trouvée pour ce cher chauve, le soleil de Toscane, la mer, l’architecture renaissance et baroque d’une cité à l’âme joyeuse chargée d’Histoire, ainsi qu’un club où la beauté du geste compte bien plus que le résultat qu’il amène. La Fiorentina est le club de romantiques par excellence, et en cinq saisons dans le club florentin, il ne fera pas tâche à cet ADN. Tout d’abord sous les ordres de Vincenzo Montella où Borja Valero ébloui littéralement toute l’Italie ! Il est l’alpha et l’oméga du fluide 3.5.2 du technicien italien et la pièce maîtresse du merveilleux football qui est pratiqué par l’équipe toscane durant ses années Montella. En Italie, les observateurs le surnomment « la boussole du jeu de la Viola » et le considèrent comme l’homme clé du renouveau florentin, car la Viola dont il est désormais le capitaine est alors redevenue une équipe de premier plan rejouant alors les premières places en Serie A. Entre temps, il tombe sous le charme de Florence ainsi que de son club de football et affirme alors à longueur d’interviews qu’il souhaite y rester jusqu’à la fin de sa carrière. La cité des Médicis a alors trouvé son nouveau Magnifique qui lui provoque ces émerveillements orgasmiques que peu de joueurs peuvent procurer. La Gazzetta Della Sport dira à son sujet

« La Fiorentina est un spectacle de vitesse et d’harmonie, de bons pieds et d’accélérations imprévues. Littéralement, une équipe. L’espagnol est au-dessus de tous les autres, comme Pirlo pour la Juve, mais vingt mètres devant : on dirait presque un fantôme par la façon avec laquelle il disparaît d’un côté et réapparait au côté opposé, toujours avant les autres, liant les rôles et les lignes, lançant Rossi, Gomez, Aquilani. Pour comprendre où il est, on aurait besoin de la technologie de la ligne de but. »

Sous les couleurs d’une Fiorentina qu’il aime de tout son cœur.

Après trois fabuleuses années sous les ordres de Montella, le divin chauve se retrouve sous les ordres de Paulo Sousa, qui tout en s’inscrivant dans les pas de son prédécesseur, demande plus de rigueur défensive, et de dureté dans les duels. Terminé donc la romantique valse romaine de Montella et place à un jeu plus dur, plus cynique, plus froid, plus viril, comme semble le dire Borja Valero lui-même en égratignant au passage son ancien entraîneur qu’il jugeait mesquin

« Paulo Sousa a plus de caractère que Vincenzo Montella. Il nous dit les choses en face peu importante les circonstances. Nous sommes une équipe plus solide. Nous jouons peut-être moins bien que les années précédentes, mais nous sommes plus durs à manœuvrer. »

Moins romantique, et plus cérébrale, la Fiorentina n’en reste pas moins un harmonieux orchestre à la mélodie joyeuse et entraînante où le maestro Borja Valero donne le tempo. Il conduit les siens dans les hauteurs de la Serie A et de l’Europe avec une demi-finale d’Europa League en 2015. Jouant dans un club qui bien que pratiquant un football élégant, est trop petit pour tout le génie contenu chez cet homme, Borja Valero n’en reste pas moins un homme heureux, en paix avec lui-même dans une ville qu’il chérit et un club qui l’adore. Mais alors que l’été 2017 pointe le bout de son nez, ce beau soleil de Toscane est alors sous le point de s’assombrir…

Un divorce douloureux et un mariage de raison

Nous sommes donc à l’été 2017, les comptes financiers de la Fiorentina sont dans un état calamiteux et la direction n’est plus aussi ambitieuse qu’avant. Obligée de se séparer de la moitié de l’équipe pour boucher les trous, Borja Valero est alors l’un des cadres poussé à un départ. Cependant, il est hors de question pour ce florentin de cœur de quitter ces terres qui ont vu naître Leonardo da Vinci, autre génie condamné à l’exil par des décideurs incapables d’apprécier la mesure de son talent. L’espagnol n’a pourtant pas le choix, et comme il le dit à un supporter la voix chargée de larmes dans un vocal WhatsApp, on lui « casse les couilles » pendant des semaines, on le « fait pleurer »  et celui qui était prêt à se tatouer la cathédrale Santa Maria del Fiore sur l’abdomen doit plier ses bagages et rejoindre le nord de l’Italie où il s’engage pour trois saison avec l’Inter Milan. Terminé le soleil, terminé la plage, terminé le doux romantisme d’une ville qui affirme la supériorité du beau sur l’utile, Borja Valero doit se faire une raison et s’engager dans un mariage de raison avec l’Inter, un club bien plus froid où le résultat passe de très loin devant la manière. Après 42 passes décisives et 10 000 orgasmes délivrés à Florence, le divin chauve est désormais intériste. A Milan, il retrouve Luciano Spalletti sous ses ordres, le tacticien italien est alors fan d’un joueur qu’il voulait déjà du temps où il dirigeait les destinées de l’AS Roma, et compte en faire la pièce maîtresse de son système. Cependant, le mariage de raison ne prend pas, dans le 4.2.3.1 de Spalletti, l’espagnol peine à retrouver son niveau, jouant beaucoup trop haut sur le terrain dans ce rôle de 10 que lui confie le tacticien nerrazurro n’est pas adapté. De plus, le joueur de désormais 33 ans commence à accuser le coup physiquement. Pourtant, le natif de Madrid est ambitieux avec son nouveau club comme il l’indique dans un entretien dans la Gazzetta dello Sport

« Je veux aller en Ligue des Champions avec l’Inter. J’étais très proche de le faire lors de ma première année avec la Fiorentina en 2013, mais Milan a pris la troisième place d’une manière étrange. »

A maintenant 33 ans, c’est face à l’ultime défi de sa vie qu’est confronté cet ancien gamin de Madrid qui rêvait d’aventures et de football devenu le prototype de l’esthétisme footballistique. Ce défi est immense, il s’agit de redonner vie à cette vieille gloire en perdition du football italien qu’est l’Inter Milan. Est-ce que la beauté sauvera le monde (interiste pour le coup) comme se le demandait l’Hippolyte de Dostoïevski ? Seul le temps nous le dira…

 

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