Livorno, du Che à Bella Ciao

Livorno, ville portuaire de Toscane d’environ 160.000 habitants occupe une place particulière dans le paysage du football italien. La ville abrite l’Associazione Sportiva Livorno Calcio, peut-être le club, historiquement, le plus politisé d’Italie. Le mouvement communiste italien puise d’ailleurs ses origines à Livorno. Le 21 janvier 1921, le congrès du vieux Parti Socialiste italien donnait lieu,  à une scission et à la naissance du Parti Communiste d’Italie. Et tout commença là. De 1946 à 1991 (date de la chute de l’URSS et de la dissolution du PCI) les différents maires de la ville furent d’ailleurs tous du Parti Communiste Italien. Aujourd’hui le PCI est devenu le Partito della Rifondazione Comunista (PRC). Si aujourd’hui le communisme n’est plus le parti majoritaire, la ville reste principalement de gauche. Cependant, s’il existe un endroit pour assister à la manifestation d’une foule euphorique et pleine d’ardeur arborant divers symboles du communisme encore aujourd’hui, c’est au Stadio Armando-Picchi qu’il faut se rendre. Mais, comme le déclarait Igor Protti meilleur buteur du club pour SoFoot en 2016 concernant l’image communiste du club « C’était beaucoup plus vrai il y a 15-20 ans. C’est un peu plus soft désormais, même si les idées des ultras sont identiques. »

Lucarelli, attaquant symbolique

Différentes figures emblématiques ont porté le maillot de l’AS Livorno. En tête de file l’attaquant Cristiano Lucarelli, frère d’Alessandro et natif de Livorno. Très peu de joueurs peuvent se targuer de coller aussi bien à un club et à son identité. L’ex-attaquant italien est un fils de docker du port de la ville toscane. Lucarelli reçut donc une éducation et des valeurs de gauche dans la cité-berceau du communisme italien. Lui qui rêvait depuis petit de revêtir le maillot de son club put réaliser son désir le plus fort en signant lors de l’été 2003 en faveur des labronici. Cependant, à l’époque, Lucarelli évoluait en Serie A sous les couleurs du Torino et décida de tout risquer en refusant 1 milliard de lires italiennes (ou 500.000 euros) de la part du club grenat pour rejoindre le club de sa ville alors en Serie B.

Carlo Pallavicino auteur du livre « Le milliard vous pouvez vous le garder » sur la carrière de Lucarelli disait ceci à propos du choix de l’attaquant livournais « D’habitude les joueurs font une chose très simple, ils vont là ou ils peuvent gagner le plus d’argent, là où l’équipe est meilleure. Rarement un joueur renonce d’une manière aussi forte. Lucarelli a été d’un courage extrême car s’il avait échoué à Livourne, il est probable qu’il n’aurait pas eu une seconde chance. »

lucarelli

Lucarelli est aussi connu pour avoir manifesté son idéologie communiste durant un match avec les espoirs de moins de 21 ans italiens contre la Moldavie en 1997 (à Livourne). L’attaquant a en effet célébré son but en laissant apparaître un t-shirt de Che Guevara tout en soulevant son poing vers le ciel. Symbole d’un joueur engagé aux idées claires, Cristiano Lucarelli porte également sur son dos le numéro 99. L’histoire derrière ce numéro est toute simple : en 1999, il est l’une des personnes à l’initiative de la création de la BAL (Brigade Autonome Livournaise) dans le but de donner un nouvel élan aux tribunes du club. Un groupe ultra où quasiment tous les membres sont des encartés ou sympathisants du parti communiste. L’attaquant livournais est également à l’origine de la création d’un journal Il Corriere di Livorno publié entre 2007 et 2010 avant d’être déclaré en faillite à ce sujet il déclare en 2010 pour l’Humanité 

« Il n’y avait qu’un journal à Livourne, ce qui selon moi était quelque chose de négatif, alors qu’en Italie des villes plus petites en ont trois, parfois quatre. La pluralité de l’information est fondamentale. L’idée était de rassembler des personnes au chômage et de lancer ce quotidien, qui malheureusement connaît des difficultés. Grâce à ce journal, vingt chômeurs ont retrouvé du travail et j’espère que ce projet va se poursuivre. »

Différents actes et prises de positions qui lui valurent un retour de bâton selon lui.

« Quand la majorité tend vers la droite, il est difficile de s’afficher comme quelqu’un de gauche. Qui le fait, comme moi, en paie les conséquences. Dans ma carrière, entre les matchs en deuxième et première division et ceux en Coupes d’Europe, j’ai inscrit 240 buts. D’autres, qui en ont marqué moins mais qui ne se sont pas engagés, ont eu une carrière plus prestigieuse que la mienne. Aujourd’hui, s’engager politiquement en Italie signifie quasiment compromettre sa carrière. Ça demande d’avoir de solides motivations, de suivre un véritable idéal, quitte à aller à contre-courant. Le contexte oblige le joueur à dire  : « Je ne m’intéresse pas à la politique. » Mais il y a de nombreux joueurs de gauche. Nombreux sont ceux qui viennent me saluer avant un match pour me dire qu’ils partagent mes opinions, mais qu’ils ne peuvent les afficher car ils évoluent dans des clubs avec des ultras de droite, ou parce qu’ils craignent pour leur carrière. » Cristiano Lucarelli dans l’Humanité du 4 janvier 2010

Lors de son passage à Livorno, l’attaquant italien permis au club de retrouver la Serie A après 55 ans d’attente dans les échelons inférieurs. Le club toscan a même pu participer à la Coupe UEFA (où ils affrontèrent l’AJ Auxerre de Bacary Sagna et Younes Kaboul) en 2006 suite à l’affaire du Calciopoli ayant privé la Juventus, la Fiorentina et la Lazio de compétitions européennes à cause des sanctions telles qu’une rétrogradation pour les bianconeri et le retrait de 30 points pour les deux autres clubs. Livorno partait pourtant de très loin car lorsque Aldo Spinelli devint président du club en 1999, les livornesi végétaient en Serie C1. L’histoire fut belle sachant qu’aujourd’hui l’AS Livorno Calcio évolue en Serie C mais possède de grandes chances d’accrocher une promotion en Serie B l’an prochain.

En tribune, de Che Guevara à Bella Ciao

« Livorno est un endroit particulier, les gens ne veulent pas des champions, mais des hommes disposés à épouser une cause » Osvaldo Jaconi, entraîneur de Livorno de 2000 à 2002

En effet, au Stadio Armando-Picchi (du nom d’un ex-capitaine de l’Inter ayant évolué sous les ordres d’Helenio Herrera et natif de Livourne) les tifosi, au nombre d’une petite dizaine de milliers, chantent à gorge déployée. Mais tous ont épousé une cause particulière : Supporter le club Livournais. Et tout ceci au milieu de drapeaux rouges ou aux couleurs du club, associés au visage de Ernesto Rafael Guevara dit le Che : célèbre figure de la révolution cubaine. Si tous les tifosi ne sont pas encartés politiquement, tous ou presque sont sympathisants du parti communiste. Certains s’affichent même avec des vêtements montrant le visage de Staline ou la fameuse faucille accompagnée d’un marteau, célèbre symbole du communisme léniniste.

En 1999 les BAL (Brigades Autonomes Livournaises) furent fondées à partir de différents groupes de tifosi tels que Magenta, Fedayn ou Sbandati et Gruppo Autonomo. L’objectif était de donner un second souffle aux mouvements ultra qui était alors beaucoup trop divisé. Cette union permis donc aux tifosi d’être mieux organisés dans la confection de tifos par exemple. Les BAL firent d’ailleurs partis des principaux promoteurs, en compagnie des tifosi de la Ternana ou d’Ancona notamment, du mouvement « Le Fronte di Resistenza Ultras » qui luttait contre la présence de l’extrême droite dans les curve italiennes. En coupe UEFA les livournais affichaient même un drapeau de la Palestine en tribune face au club israélien du Maccabi Haifa. Les BAL jouèrent donc un rôle majeur dans la manifestation de l’idéologie communiste. Par exemple toujours en 2004, lorsque le club fit son retour en Serie A après 55 ans, ils organisèrent une superbe chorégraphie. La Curva Nord fut remplie de pancartes rouges et une grande banderole représentait un marteau et une faucille devant un soleil. En dessous, une autre bannière disait: « Une longue nuit disparaît – à l’horizon, notre soleil se lève ». Mark Doidge, sociologue du sport ayant beaucoup écrit sur les tifosi de Livourne, a observé pour The Guardian que la chorégraphie ne se référait pas seulement à un nouveau départ pour le club, mais incarnait aussi l’ identité livournaise à travers les symboles du communisme. L’Armando-Picchi et ses tifosi sont également à l’origine de nombreux projets d’aide tels que des collectes de fonds pour aider les victimes de tremblement de terres à l’Aquila en 2009, ou à Haïti. Marc Pfertzel ex-joueur de l’AS Livorno nous expose d’ailleurs son point de vue concernant les tifosi livournais et leur passion :

« En Italie, tu es joueur de foot du lundi au dimanche. Même lorsque tu vas faire des courses on peut te dire « pourquoi tu prends ça, tu dois pouvoir courir ». En Bundesliga il y a de la passion, mais pour les supporters tu es joueur de foot seulement le samedi. A Berlin (lorsqu’il évoluait pour l’Union Berlin) j’ai aussi connu des supporters incroyables avec une ambiance fantastique dans un stade qui comportait 12.000 places, toutes faîtes pour être debout, mais ce que j’ai connu à Livorno et en Italie je ne l’ai pas vu ailleurs, en Allemagne tu ressens un peu moins la ferveur. Les tifosi à Livorno avaient la main sur le cœur. Certains ne gagnaient rien mais mettaient tout dans le foot et dans les déplacements. Ils te donnent tout, en retour tu dois tout donner sur le terrain pour ne pas les décevoir. Les tifosi de Livorno ont toujours été très solidaires aussi. Cependant en 4 ans là bas personne n’a jamais cherché à savoir quel parti politique je soutenais. »

as livorno

Anti-fascistes, anti-racistes farouchement opposés aux extrémistes de droite, les tifosi de l’AS Livorno n’hésitent pas à combattre les tifosi adverses par conviction politique. C’est notamment le cas lorsque les labronici affrontent la Lazio bien connue pour son noyau dur de tifosi proches de l’extrême droite. En 2004 notamment, lorsque les deux équipes s’affrontèrent, les laziales laissèrent apparaître en tribune des croix celtiques tandis que les livournais répondirent en chantant « Bandiera Rossa », un très célèbre chant de résistance. Un an après en 2005, Paolo Di Canio effectuait son salut romain à destination de la Curva Nord livournaise, sous prétexte que les locaux auraient attaqué le bus de la Lazio. Di Canio ajouta :

« Je suis fasciste, mais pas raciste. Je fais le salut romain, pour saluer mes supporters et ceux qui partagent mes idées. Ce bras tendu ne veut toutefois nullement être une incitation à la violence et encore moins à la haine raciale »

Ce qui ne semble pas forcément être la plus belle manière de répondre. Marc Pfertzel présent sur le terrain ce jour là nous raconte :

« Lucarelli n’était pas le seul joueur politisé et d’extrême gauche, les natifs de Livorno globalement avaient grandis avec cette culture de gauche, mais nous étrangers on ne le ressentait pas trop, et Cristiano (Lucarelli) ne nous faisait pas trop ressentir son engagement. Le seul moment où l’on ressentait vraiment cet engagement c’était lorsque l’on jouait contre la Lazio. C’était le match qu’on ne devait pas perdre. Pendant le match entre Livorno et la Lazio, Di Canio avait marqué et fait le salut romain face à la tribune des BAL, le match avait même été arrêté. Le match a ensuite repris puis Lucarelli a également marqué, mais de l’autre côté, face aux tifosi de la Lazio, plutôt que de célébrer devant eux, il a traversé tout le terrain pour lever le poing face aux tifosi de Livorno. »

Silvio Berlusconi fut lui aussi la cible de la Curva Nord livournaise en 2004.  Lors de leur retour en Serie A l’AS Livorno se déplaçait à San Siro pour affronter le mythique AC Milan, propriété de l’homme d’affaires, magnat de la presse, Premier ministre et surtout symbole du capitalisme italien. Les livournais vont alors effectuer l’une des blagues les plus mythiques faite par des tifosi en Italie. 10.000 livornesi font le déplacement en Lombardie pour soutenir leur équipe, cependant, 4.000 d’entre eux arborent alors un bandana avec inscrit dessus « Silvio nous arrivons ». La raison ? Une photo vite devenue virale en été 2004 montrant le Premier ministre italien divertissant Tony Blair et sa femme en Sardaigne et portant un bandana cachant probablement des implants capillaires. Bien sûr cela ne s’arrêta pas là, les tifosi dévoilèrent aussi une banderole « Berlusconi: Brocchi, chi ti vota » un jeu de mots comportant le nom de l’ex-milieu et entraîneur milanais Cristian Brocchi, mais signifiant « les électeurs de Berlusconi sont inutiles » ce qui valut une amende au club toscan. En 2009 des chants retentirent même de la Curva Nord en hommage à Massimo Tartaglia, l’homme qui avait agressé le Premier ministre italien en lui lançant une statuette du DuomoDepuis les labronici n’ont jamais loupé une occasion de charrier Silvio Berlusconi.

Toujours dans le folklore, plusieurs fois les tifosi ont entonné l’air de « Bella Ciao », par exemple le 20 Octobre 2012 après plusieurs provocations des tifosi de l’Hellas Verona insultant les livournais de « rouges de merde ».  Football italien, tu es particulier.

Mark Doidge disait « Trop de gens visitent l’Italie pour les paysages, la nourriture, l’art ou quoi que ce soit. Passer du temps avec les livournais m’a fait réaliser que les gens sont la chose la plus importante. Ils incarnent leur histoire et continuent de le faire avec un esprit chaleureux et généreux à ce jour ». Le sociologue était sûrement dans le vrai, car si le club est en proie à des difficultés sportives et que la ville subit un chômage important, les gens eux continuent de défendre leurs idées ainsi que leurs valeurs corps et âme, et ce au moins une fois par semaine, durant 90 minutes dans le cœur de l’Armando-Picchi où les soucis de la vie quotidienne semblent disparaître.

Propos de Marc Pfertzel recueillis par Hugo Sincé pour FR Serie A

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s