Pourquoi la mafia est-elle intéressée par le football ?

« Tu ne dois pas être craint, tu dois être aimé, c’est différent ». Avec ces mots, Antonio «Nino» Rotolo, l’un des boss de Cosa Nostra, décrit parfaitement l’un des éléments clés du pouvoir de la mafia : l’approbation des citoyens. La mafia sait qu’elle ne peut gouverner un territoire et y faire des affaires sans bénéficier du consensus de la population locale. Cette approbation peut être obtenue au moyen d’actions violentes telles que l’intimidation ou les attentats mais la mafia a su se moderniser. Si la violence est toujours présente et reste le fondement de leur pouvoir, les boss ont compris l’importance d’en limiter l’usage et de compter dans ses rangs des « gattopardi », c’est-à-dire des jeunes diplômés sans scrupules qui font le lien entre elles et la fonction publique ou les entreprises, grâce à ses nouvelles figures, la mafia n’a plus besoin de menacer pour proposer ses services, on passe donc d’un système où la mafia coexiste avec les autres secteurs d’activités, à un système où elle en est complice, et s’il y’a bien un secteur qui n’échappe pas aux organisations mafieuses, c’est le football.

cantone.jpg
Raffaele Cantone, ici à gauche, président de l’organe de lutte contre la corruption

Le football s’est tellement développé et a pris une telle ampleur qu’il est désormais impossible pour le crime organisé de résister à l’opportunité de s’infiltrer dans le sport le plus populaire du monde. Franco Gabrielli chef de la police a d’ailleurs déclaré lors d’une audience de la commission Anti-Mafia « Le crime voit dans l’économie du football l’occasion d’agrandir ses trafics illicites et de prendre place de manière persuasive sur le tissu social. » En effet en Italie, près de la moitié de la population est supportrice d’un club de football, autrement dit, mettre la main sur le football c’est obtenir le pouvoir d’influencer la culture, la politique et l’économie de tout un pays. Ainsi, la mafia raisonne exactement de la même manière que de grands investisseurs tels que Silvio Berlusconi ou encore Sergio Cragnotti : on ne devient pas propriétaire d’un club de football pour gagner de l’argent, mais parce qu’en retour on s’attend à obtenir de nouvelles opportunités, la popularité, de la publicité, du soutien politique et surtout de nouvelles relations. Raffaele Cantone, un ancien juge et actuel président de l’ANAC, l’organe de lutte contre la corruption, confirme « autrefois des entrepreneurs comme Berlusconi, De Laurentiis, Moratti et Della Valle achetaient des clubs de football pour faire des affaires et obtenir l’approbation du peuple, aujourd’hui même la Camorra suit la même stratégie avec des clubs moyens-petits ou en donnant l’image d’être en contact avec les grandes équipes de Serie A ». Le football devient donc un instrument fondamental de la recherche de consensus de la mafia.

Comment s’y prennent-ils ? Tout d’abord il est monnaie courante de voir les membres de différents clans prendre place aux côtés de nombreux joueurs, notamment pour s’exhiber publiquement avec eux car les footballeurs sont des héros populaires. Leur seule présence aux côtés d’un mafioso permet de mettre tout un clan en valeur et surtout de démontrer au public la puissance de ces dits-clans. Cependant tous les joueurs posant avec des criminels ne sont pas pour autant amis avec ces derniers. Damiano Tommasi explique d’ailleurs que lui-même a fait de nombreuses photos avec des fans : « Il est impossible de connaître l’identité de chaque personne avec qui l’on effectue une photo ou un selfie ». Malgré tout, si certains footballeurs sont victimes de ces photos paraissant dans la presse, d’autres joueurs entretiennent des relations personnelles avec des criminels mafiosi, et c’est là une chose beaucoup plus dérangeante.

tommasi.jpg
Damiano Tommasi, l’ex-milieu de terrain de l’AS Roma

Selon Damiano Tommasi toujours, si les mafiosi s’intéressent au football, c’est aussi grâce à l’industrie des paris. C’est également pour ça qu’ils s’approchent des joueurs, car les footballeurs eux sont sur le terrain et sont les premiers facteurs déterminant le résultat d’un match. L’ex milieu de l’AS Roma à même déclaré aux micros de L’Espresso « Je m’inquiète quant à la possibilité de parier sur le football amateur. Sur les matchs de Serie D et d’Excellence où il existe moins de contrôle, par conséquent il est plus facile de truquer les matchs. Les paris devraient êtres interdits au moins dans ces catégories ainsi ils pourraient éventuellement condamner lourdement les paris illégaux. »

« Le football est aussi un moyen de recycler l’argent sale » disait Roberto Saviano l’auteur de Gomorra aujourd’hui sous constante protection policière. Effectivement, le monde du football est également idéal pour le blanchiment d’argent, qui est l’un des mécanismes fondamentaux des organisations criminelles, c’est en effet un secteur dans lequel énormément d’argent circule. Report Calcio 2015 estime que la valeur de production du football à 2,7 milliards d’euros et un chiffre d’affaires global de 13 milliards d’euros en 2014 ce qui fait du sport le plus populaire au monde une des dix premières industries italiennes, mais il est avant tout un monde où l’argent manque énormément surtout dans le football amateur et les plus basses divisions professionnelles. Toujours selon Report Calcio 2015, le montant des pertes du football professionnel pour la seule année 2014 s’élève à 317 millions d’euros.

Le football devient donc de ce fait un domaine dans lequel il est facile de s’infiltrer notamment chez les amateurs où les contrôles sont moins présents, face aux fortes dettes les clubs ne se posent que rarement la question de la provenance de l’argent nous en avons même eu l’exemple en Serie A avec Parma lors de la saison 2014/2015 où Giampietro Manenti qui avait racheté le club au bord de la faillite avait été arrêté quelques mois plus tard soupçonné d’association de malfaiteurs, de fraude informatique et de blanchiment d’argent. Le système est assez simple : les criminels repèrent un club qui est dans un besoin urgent de liquidités et lui offrent la possibilité de sortir de ses difficultés financières en le vendant, dans la plupart des cas à quelqu’un qui fait office d’intermédiaire. Après avoir acheté un club, l’un des meilleurs moyens pour les mafie de blanchir leur argent est le transfert de joueurs : ce sont des transactions relativement complexes du fait de la difficulté d’évaluer financièrement les caractéristique techniques d’un joueur, ce qui représente une aubaine pour quiconque possède de l’argent sale à investir.

Il existe donc pléthore de raisons justifiant l’intérêt des mafie pour la puissante et très complexe industrie du football. Le monde du ballon rond développe de nombreux business autour de la vie d’un club qui font qu’il n’est même pas nécessaire d’acheter un club pour en jouir, on peut ainsi évoquer le merchandising, la buvette du stade, les boutiques du club, les projets de rénovations des stades, ou même la billetterie de ceux-ci comme l’a démontré l’affaire Ndrangheta-Juventus dévoilée ces derniers mois. Comme vous l’aurez compris ces organisations criminelles possèdent donc de fortes raisons de s’enraciner dans le calcio. Dans les semaines à venir, nous tenterons donc de vous décrire avec plus de détails et d’anecdotes ces différentes franges et histoires concernant la part sombre du sport le plus populaire du monde en Italie.

@bdpjuve2 et @hugiannini

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s