L’Udinese de Guidolin : Souvenirs et postérité

Au début des années 2010, alors que la Serie A entre progressivement dans une des phases les plus moribondes de son histoire récente, ce sont les «autres» bianconeri qui bousculent la hiérarchie. Durant les trois premières années du second règne de Francesco Guidolin le club du Frioul va tenir la dragée haute aux cadors du championnat, sur et en dehors du rectangle vert. Retour sur une période où tradition et modernité faisaient bon ménage au Stadio Fiuli.

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Présidé depuis son rachat du club en 1986 par Giampaolo Pozzo, riche industriel de la région frioulane, l’Udinese connaît un changement de cap à l’orée des années 2000. Le club va choisir d’engager un grand nombre de recruteurs qui superviseront un maximum de matchs et de compétitions tout autour du monde dans le but de dénicher des futurs champions à moindre frais. Et surtout avant que des clubs de réputation supérieure ne s’intéressent à eux. A cette période, le club compte plus de cinquante recruteurs, ce qu’aucune autre institution au monde ne possède alors. La stratégie du club est claire : recruter des espoirs en puissance, spécialiser l’Udinese dans la post-formation afin de peaufiner les « joyaux », leur permettre de s’acclimater aux exigences du football européen. Enfin, la phase finale du projet consistera à valoriser le potentiel de chaque joueur en obtenant régulièrement des résultats en championnat avec pour objectif d’obtenir d’importantes plus-values afin d’assurer le modèle économique du club.

L’Udinese choisit donc de miser sur des outsiders et, par la même occasion, aspire à en devenir un dans le championnat Italien. En effet, le cap insufflé au début du millénaire ne va pas tarder à porter ses fruits : 4ème de Serie A en 04-05’, l’Udinese participe à la phase de poule de la Ligue des Champions l’année suivante. Les Zebrette finiront troisièmes, derrière Barcelone et à égalité de points avec le Werder Brême, puis iront jusqu’en 1/8ème de finale de coupe UEFA (élimination face au Levski Sofia). Le club du Frioul commence alors à s’installer doucement comme une valeur sûre du championnat italien, la saison 2005-2006 s’achèvera sur une 11ème place en championnat agrémentée, en plus de la coupe UEFA, d’une place en demi-finale de Coppa Italia. Les exercices suivants se concluront respectivement aux 10ème, 7èmeet de nouveau 7ème place avec un joli parcours jusqu’en quart de finale de coupe UEFA où l’Udinese sera éliminé par le Werder Brême (3-1 ; 3-3) futur finaliste de l’épreuve en 2008-2009.

Après ces saisons conformes aux nouvelles ambitions, le club ne peut faire mieux qu’une triste 15ème place lors de l’exercice 2009-2010. L’entraineur Pasquale Marino est démis de ses fonctions en décembre, remplacé par Gianni Di Biasi, pour être rappelé à la fin du mois de février et sauver le club dans les toutes dernières journées. L’Udinese remerciera avec mention son entraîneur rapatrié en cours de saison et se met en quête d’un Mister qui pourra lui éviter les frayeurs de la relégation et continuer le travail de polisseur.

Un nouveau Guido village

C’est avec ces prérogatives que Francesco Guidolin, enfant de la région, prend ou plutôt reprend ses fonctions d’entraîneur à Udine. L’homme de Castelfranco a déjà coaché l’équipe il y a quelques années. C’était en 1998-1999 (époque Stephen Appiah, Marcio Amoroso) et il a même permis à l’équipe de l’époque de se qualifier en Coupe UEFA en finissant 6ème avant de s’engager, en fin de saison, avec Bologne. C’est donc un entraîneur différent qui revient onze ans plus tard chez les Bianconeri. C’est surtout un entraîneur qui a besoin de stabilité après avoir été renvoyé puis rappelé à quatre reprises en quatre ans par l’ami du Pôle Emploi italien et président de Palerme Maurizio Zamparini !

Alors, pour cette nouvelle saison, l’Udinese va remettre au goût du jour les schémas mis au placard par tous les techniciens du continent d’alors. Il s’agit du 3-5-2, considéré comme dépassé par tous les entraîneurs de l’époque. « La défense à trois est révolue » nous disait même Guy Roux, qui avait peut-être trop longtemps fait chauffer ses idées sous le bonnet. Pourtant c’est bel et bien avec cette stratégie que la bande à Di Natale va surprendre tout son monde, et pas qu’un peu. Au début c’est surtout l’Udinese qui se surprend tout seul, quatre défaites et un nul en cinq matchs. Un 0-4 encaissé à domicile face à la Juve, et le schéma de Guidolin se fait mettre en pièce par les médias transalpins. Mais pas le temps de tergiverser plus que ça et la fusée décolle, 20 victoires dont 9 à l’extérieur, 65 buts marqués, un Di Natale à 28 buts et quelques caramels distribués : 0-7 à Palerme ; 3-1 face à Naples ; 3-1 face à l’Inter ; 0-3 et 0-4 à Cesena et Cagliari ; le tout pour accrocher une 4ème place inespérée qui envoie le club en barrage de la Ligue des Champions ! Pour Guidolin c’est déjà la consécration seulement un an après son retour aux affaires : il est élu Panchina d’oro pour la saison 2010-2011 récompensant le meilleur entraîneur du championnat.

L’équipe d’Udine de cette année-là est doute la plus belle et la plus spectaculaire qu’aura connue le club. Juste pour le plaisir on se refait la composition : Handanovic- Domizzi ; Benatia ; Zapata- Armero ; Kwadwo Asamoah ; Pinzi ; Inler ; Isla- Sanchez ; Di Natale. N’en jetez plus!

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En 2011-2012, l’Udinese pousse l’exploit un peu plus loin en finissant 3ème malgré les ventes de Sanchez, Inler et Zapata qui constituaient, à défaut de cadres, les meilleurs joueurs de l’année précédente. 64 points en championnat, une différence de buts de +17 et Di Natale avec 23 buts, voilà pour les chiffres. En revanche, suite à l’élimination au tour préliminaire de la Ligue des Champions par Arsenal (1-0 ;1-2) les Zebrette se feront sortir sans gloire de l’Europa League en 16ème de finale par l’AZ Alkmaar après avoir réussi à se qualifier dans « le groupe de la mort » (Atletico de Madrid ; Stade Rennais ; Celtic de Glasgow ; Udinese).

De nouveau en Ligue des Champions en 2012-2013, le club du président Pozzo sera éliminé par le SC Braga en barrage et finira dernier de son groupe d’Europa League malgré une victoire à Anfield 3-2. Malgré ces performances européennes lors desquelles c’est plus souvent l’équipe bis ou l’équipe deux qui est alignée, en Serie A le club fonctionne très bien. L’intégration de Dusan Basta, Danilo, de Luis Muriel, Roberto Pereyra et des futurs napolitains Allan et Zielinski permettent à l’équipe de garder le niveau des années précédentes et de finir sur la cinquième marche du championnat. En termes de points, l’Udinese fait mieux que la saison passée avec 66 unités, seulement 8 défaites et 59 buts inscrits (encore 23 pour « Toto »). Pour ce qui est du spectacle, en voici un aperçu : victoires 3-2 à la Roma ; 3-0 et 2-5 contre l’Inter ; 3-1 contre la Fiorentina ou encore 3-0 à Parme.

Les vieux pots et les bonnes confitures de Francesco

De cette période dorée, difficile de dire à qui revient le mérite. Ou plutôt s’il revient uniquement à Francesco Guidolin. En revanche sa capacité d’adaptation à son environnement a été exceptionnelle. Un peu à l’image d’Ancelotti ou de Ranieri, le coach frioulan ne pense pas à tout révolutionner quand il est engagé après une saison décevante. Entre 2008 et 2010, l’effectif ne bouge pas autant que pendant son mandat à la tête de l’équipe. Guidolin dispose donc d’un groupe jeune, qui a un vécu commun et sans doute revanchard après une saison ratée. Au milieu de ces jeunes joueurs et de toutes les nationalités différentes que comporte l’Udinese, l’entraîneur a besoin de relais, de capitaines. Ce ne seront pas toujours les joueurs les plus en vue mais le rôle qui leur sera confié sera primordial dans le bon fonctionnement de l’équipe sur et en dehors du rectangle vert. Ils s’appellent Coda, Domizzi, Pinzi, Di Natale ou encore Pasquale et ils joueront leur partition à merveille. En crampons ou en costard. Même après le départ en 2014 de Guidolin, le club a conservé cette ossature de joueurs expérimentés en faisant venir des joueurs comme Behrami, Théreau, Danilo, Karnezis…

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Quand il a été interrogé par les médias italiens sur les raisons de son succès de l’époque, Francesco Guidolin ne dira pas autre chose : avec tous ces jeunes et toutes ses langues au sein de son effectif, il fallait un schéma qui assure une certaine sécurité derrière pour permettre d’aller vite vers l’avant en contre sans jamais être complètement désorganisé. Ces mots nous semblent aujourd’hui familiers tant ils sont employés par les entraîneurs de tous championnats, pourtant, le schéma tactique de référence à ces termes n’a pas toujours coulé de source dans l’histoire récente du football. Et pour son équipe, Guidolin est allé chercher une vieillerie sans nom au fond de son tiroir. Le 3-5-2.

A une époque où le Calcio ne fonctionne que par la prise et l’emprise du milieux du terrain (voir les compositions des deux Milan et de la Juventus de cette époque qui ne faisaient pas la part belle aux ailiers), l’Udinese décide de faire des ailes un axe central de son jeu. En sécurisant l’axe avec 3 défenseurs centraux et trois milieux axiaux, tout en demandant aux latéraux (Armero-Isla puis Pasquale/Gabriel Silva-Basta) de manger la craie, les Zebrette exploitent au maximum la largeur des terrains transalpins. En phase défensive, les latéraux verrouillent les couloirs avec l’aide du milieu et du défenseur le plus proche du ballon. A la récupération, ils se transforment en ailiers ou viennent agresser les défenses adverses en apportant du surnombre à l’intérieur. En phase de possession prolongée, l’objectif est de fixer l’adversaire sur un côté afin de créer de l’espace à l’opposé pour l’autre latéral. Les équipes qu’affronte l’Udinese n’ayant pas d’ailiers sont obligées de couvrir par un milieu de terrain. Cela ouvre donc de l’espace à l’opposé mais permet également à Inler et compagnie de jouer des supériorités numériques au cœur du jeu.

A l’image de ce qu’ont pu faire Ranieri à Chelsea, Valence, Monaco ou Leicester, ou Ancelotti au Milan, à Paris ou à Madrid, Guidolin s’appuie sur les forces de son groupe (vitesse, endurance, agressivité, technique) et comble les manques via son schéma (tactique, cohésion du bloc-équipe, possession). La seule différence avec ses confrères cités ci-dessus c’est qu’il ne peut pas imposer son jeu quel que soit l’adversaire. En comparaison avec les clubs cités (Leicester excepté) il n’a ni les joueurs, ni l’argent pour dicter le rythme à sa guise sur les 38 journées de championnat. Alors, encore une fois, Francesco s’adapte. Si plus de la moitié des équipes de Serie A se concentrent dans l’entrejeu avec un rythme de progression lent, alors la sienne ira sur les côtés et avec de la vitesse.

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Guidolin et Ranieri sur les terrains de Premier League

Néanmoins, et c’est pourtant connu, toutes les bonnes choses ont une fin, et la quatrième saison de Guidolin marque un net coup d’arrêt. La magie n’opère plus, les adversaires savent désormais contrer l’utilisation des couloirs des frioulans. Sans imagination et sans jus, l’Udinese finit à une treizième place peu en adéquation avec ses saisons précédentes. Encaissant 57 buts et avec une seule victoire face aux « gros » du championnat (Milan 1-0 ; Di Natale), le club d’Udine à besoin de renouveau. Comme son entraîneur qui dira en cours de saison se sentir « fatigué » et « usé ». Guidolin restera au sein du « groupe Pozzo », il sera nommé Coordinateur Sportif afin de superviser le mode de fonctionnement de tous les clubs affiliés à l’Udinese (Grenade, Cadix, Watford notamment) et dans lesquels la centaine de joueurs sous contrat et prêtés par le club s’aguerrissent avant d’intégrer l’équipe première ou d’être revendus.
Pour remplacer son entraîneur, l’Udinese nomme Andrea Stramaccioni, tout juste 38 ans. Ce choix va de pair avec la refonte du Stadio Friuli, avec pour objectif d’être toujours en avance sur son temps et à la pointe de l’innovation. Stramaccioni, malgré un échec avec l’Inter, incarne l’avenir, en témoignent ses résultats avec la Primavera des Nerazzurri .

Dacia Arena, ralentissement et bout du tunnel

On ne sait pas ce qu’il serait advenu des résultats de l’Udinese si la priorité économique et financière n’avait pas été portée vers la rénovation du Stadio Friuli à partir de 2012. Ce qui est sûr que depuis la fin de la saison 2012-2013, le club ne flirte plus trop avec la première partie de tableau et encore moins avec les places européennes. On peut remarquer qu’aucun joueur depuis cette période n’a rapporté d’aussi grosses sommes à la vente ni même qu’un joueur ait semblé en mesure d’être révélé comme grand talent au sein du club. Allan, Bruno Fernandes et Luis Muriel semblent être les derniers Fuoriclasse à avoir quitté le Frioul pour une herbe plus verte et une carrière à la hauteur de leur potentiel.
Après Stramaccioni, qui n’aura tenu qu’une saison(16ème) en dépit de sa fraîcheur et de ses idées nouvelles, Stefano Colantuono, Luigi De Canio, Giuseppe Iachini et Luigi Delneri se sont succédés pour éviter tour à tour la relégation finissant même à la dix-septième place en 2016 pour la dernière année d’Antonio Di Natale.

Par rapport aux investissements faits par le club, on peut s’apercevoir que l’année où est signé le projet de nouveau stade (construit sur l’ancien) pour 50 millions d’euros au frais du club, c’est-à-dire 2012, correspond à l’année où sont vendus Sanchez, Inler, Pepe, Motta, Zapata. L’Udinese ne pouvait certainement pas conserver éternellement ces joueurs, mais la balance des transferts affichera cet été là 65 millions d’euros de recettes de ventes pour seulement 14 millions d’investis sur le marché des transferts. Avec comme priorité de financer son nouveau stade, le sportif a semblé être temporairement placé au second plan durant les 3 années de travaux. Même le système de scouting du club repose sur l’achat de nombreux joueurs pour que certains d’entre eux puissent finalement être jugés apte à jouer pour les bianconeri. Ces baisses des investissements dans le domaine du sportif ont forcément impacté les résultats de l’équipe durant cette période.

A une moindre échelle ce phénomène nous rappelle l’époque où Arsenal devait en priorité vendre pour financer l’Emirates stadium, et, même un fois installé dans leur nouvelle enceinte, continuer de vendre pour rembourser au plus vite son stade. A la différence près que la notoriété permettant d’attirer les joueurs ainsi que les moyens ne sont pas comparables.

Pourtant, malgré cette période de vaches maigres en termes sportifs, l’Udinese s’est maintenu à chaque fois et il semble que la stratégie de Gianpaolo Pozzo s’avère de nouveau payante. Le nouveau stade, livré fin décembre 2015 et dont la capacité a été rabaissée à 25 144 places contre 30 667 auparavant, est l’un des rares à appartenir au club et non à une municipalité italienne. Ce constat permet de voir que l’Udinese suit la tendance actuelle des grands clubs européens qui les incite à être propriétaires de leur stade. Cela permet de générer plus de revenus via la billetterie des matchs mais aussi grâce à l’organisation de concerts ou spectacles dans l’enceinte. Dans le même temps, la stratégie de recrutement et la direction sportive de l’Udinese n’ont pas changé. Le club valorise toujours des talents qui ont été recrutés aux quatre coins du monde. Preuve que la volonté de son président de penser à l’avenir avec l’investissement dans le nouveau stade et la volonté d’achat-revente des joueurs à court ou moyen terme n’a jamais été remise en cause. Ce mode de fonctionnement a toujours assuré au club une pérennité économique ainsi que des résultats a minima conformes au statut de l’Udinese (excepté 2016).

Un dernier indice nous prête à croire que la machine noire et blanche devrait être bientôt prête pour (re)jouer les poils à gratter en Serie A. Depuis Stramaccioni, tous les entraîneurs étaient des techniciens rodés aux joutes de la relégation et au chemin à emprunter pour l’éviter. Cette période correspond à la pré-livraison de la Dacia Arena ainsi qu’à la première saison complète dans le nouveau stade. Depuis fin novembre et la nomination de Massimo Oddo à la place de Luigi Delneri au poste d’entraîneur, l’Udinese semble retrouver le chemin de son projet initial. Entraîneur jeune, idées nouvelles, capacité d’adaptation et d’intégration des joueurs afin de leur permettre de s’exprimer à leur poste de prédilection (passage du 4-3-3 au 4-4-2 ; De Paul électron libre en soutien de Lasagna) ; le nouveau Mister semble être la combinaison entre Guidolin et Stramaccioni. S’il est encore trop tôt pour affirmer quoi que ce soit, on peut dire qu’en deux mois, et sous la houlette de l’ancien latéral droit de la Lazio et du Milan, l’Udinese s’est stabilisé dans la première moitié de tableau de Serie A et vient d’enchaîner sept matchs sans défaites et parfois même avec la manière. Cette série inédite et cette (relative) qualité de jeu retrouvée c’était du jamais vu depuis les travées de la Dacia Arena. Le nouveau projet semble désormais lancé, reste à savoir si, sans le chef, les recettes fonctionnent toujours.

 

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