1934, la Coupe du monde fasciste

Au siècle dernier, plusieurs régimes autoritaires prirent place en Europe. L’URSS et l’Allemagne en tête. Mais le pays dont-on parle souvent le moins, peut-être à tort, est l’Italie. Benito Mussolini, alors à la tête du pays est surnommé le Duce, ou le guide. Plus que tout autre, Leandro Arpinati le président de l’association italienne de football, avait compris l’importance du football comme vecteur de lien social. Plutôt que de diviser pour mieux régner, le Duce, convaincu par Arpinati d’utiliser le football pour servir l’idéologie fasciste, va fédérer pour mieux contrôler. Pourtant, le fascisme lorsqu’il était encore à ses balbutiements, et par conséquent Mussolini, étaient très méfiants vis-à-vis du football. Dans un premier lieu il s’agissait d’un sport anglais mais aussi le sport par excellence de la classe ouvrière.. ou le sport phare de l’ennemi : le communiste. Le dictateur italien puise donc ses sources dans des ouvrages tels que Psychologie des foules, que l’on doit au français Gustave Le Bon. En effet, selon le sociologue français, et c’est largement démontré aujourd’hui, le comportement de l’individu seul diffère de celui de l’individu lorsqu’il appartient à un groupe qu’on appelle foule. Quoi de mieux que d’utiliser le roi de tous les sports (bien qu’à l’époque le sport populaire en Italie soit le cyclisme) le football, pour unir un peuple derrière une seule équipe porte étendard d’une idéologie, le fascisme ?

1934
L’équipe italienne effectuant le salut fasciste

Pourquoi l’Italie ?

L’Italie est donc la puissance invitante. Elle obtient sans difficulté le droit d’organiser la Coupe du Monde car elle donne toutes les garanties financières, en effet, à cette époque le pays hôte doit assumer l’intégralité des coûts d’organisation, et le régime fasciste de Benito Mussolini en place depuis 1922 écarte sans peine la Suède. Le but de Mussolini est d’offrir un prestige de niveau mondial par l’organisation de ce Mondial, comprenant l’intérêt de plus en plus fort du monde pour ce sport collectif incarnant l’idée collectiviste qu’il se fait de la société malgré le mépris qu’il porte pour ce sport.

De plus, Mussolini veut mettre à mort le campanilisme italien, c’est-à-dire l’esprit de clocher et donc l’attachement plus fort à leur ville qu’à la nation qui caractérise des Italiens unifié depuis moins d’un demi siècle. La Coupe du Monde est alors l’occasion pour Mussolini de donner aux Italiens le sentiment de faire bloc derrière une cause commune.  La FIFA, qui en est à ses débuts (fondée en 1904 ndlr) se veut universelle et non-politique, elle refuse donc de condamner officiellement le régime et attribue sans remords la compétition aux Italiens. Cependant, le démocrate chrétien qu’est Jules Rimet (président de la FIFA de 1920 à 1954) n’a guère d’estime pour Mussolini, et la propagande fasciste omniprésente l’insupporte. C’est alors plus de 265 journalistes venus des quatre coins du monde qui sont donc présents en Italie pour retranscrire la compétition, ce qui est l’occasion idéale pour les fascistes italiens de braquer les projecteurs sur leur régime comme le témoigne le général Giorgio Vaccaro alors président de la Fédération Italienne de Football (FIGC) :

« Le but ultime de la manifestation sera de montrer à l’univers ce qu’est l’idéal fasciste du sport. »

Des affiches présentant un joueur faisant un salut fasciste se font jour et un colossal trophée alternatif fait tout de bronze : la Coppa Del Duce, fait ombrage au trophée officiel qui prendra le nom de trophée Jules Rimet. C’est une euphorie fasciste qui se prépare alors, la majorité des Italiens soutiennent l’initiative du régime, et la presse est dithyrambique !

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La Coppa del Duce, bien différente du trophée Jules Rimet, et surtout plus imposante

Comment le fascisme se met-il en scène ?

La Coupe du monde devient alors l’outil permettant d’exposer le prestige et la puissance du régime fasciste. Pour rendre l’événement exceptionnel les ouvriers du pays vont devoir bâtir des infrastructures colossales à l’effigie du parti et du Duce. Didier Rey,  professeur d’histoire à l’Université de Corse, déclare à ce sujet pour Radio Praha

« Il y a plusieurs choses qui entrent en ligne de compte. D’abord, il y a l’ingénierie italienne avec la modernisation des stades pour montrer l’image d’une Italie moderne, compétitive et tournée vers l’avenir. Et on le voit avec la réalisation des enceintes, avec le stade de Florence ou celui de Bologne. Le premier est « futuriste » et l’autre emprunte plutôt à l’image de l’art romain mais tous les deux envoient finalement des messages très clairs : le génie latin, le génie fasciste. »

Le Stadio Municipale Benito Mussolini va alors voir le jour à Turin dans le nord de l’Italie. Inauguré en 1933 le stade possède alors une capacité d’accueil de 65 000 personnes. Plus au sud, à Rome, le Stadio Nazionale devient le Stadio Nazionale del PNF (pour Parti National Fasciste) en 1927 et possède, lui, 50 000 places.

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Le Stadio Nazionale del PNF

 

Des stades imposants et remplis ne suffisent cependant pas à Benito Mussolini pour exprimer sa puissance et sa grandeur. Les rappels fascistes seront donc omniprésents durant tout le long de la compétition. La milice volontaire pour la sécurité nationale (le corps militaire de l’Italie fasciste souvent appelé « les chemises noires ») est chargée de faire régner l’ordre et de garantir la sécurité dans les stades durant les rencontres de la compétition. Autant dire qu’avec cette milice réputée pour ses méthodes violentes, il était compliqué d’effectuer une quelconque protestation durant l’événement sous peine de subir de lourdes sanctions, celles d’une dictature. Les joueurs de la Nazionale eux effectuaient le salut fasciste avant chaque rencontre comme pour jurer fidélité au parti. Mais plus encore les arbitres également levaient leur bras vers le ciel, et par cette pratique se soumettaient finalement au parti fasciste plus fort qu’une FIFA dépassée qui se voulait et se veut toujours non-politique et neutre.

L’Italie est chez elle, le fait savoir et compte même gagner. En effet, est-il possible de se présenter comme super-puissance et ne pas remporter le trophée au terme de la compétition ? C’est en tout cas inconcevable dans l’esprit de Benito Mussolini bien conscient que sans victoire finale tout ce travail effectué au préalable perdra de sa valeur et aura été vain. Jules Rimet disait même au sujet de l’omniprésence de Mussolini :

Que durant cette Coupe du Monde le vrai président de la Fédération Internationale de football était Mussolini”.

Pour être sûr de voir la Nazionale couronnée, des joueurs tels que le très rude Luis Monti, Enrique Guaita et Raimundo Orsi vont se voir naturaliser italiens. Pourtant ces 3 gaillards étaient déjà tous internationaux argentins et Luis Monti avait même participé à la première édition du mondial avec son pays originel. Mais cela peu-importe pour l’Italie, l’objectif est clair, vaincre.

Vaincre ou mourir

Si certains Argentins, désormais considérés comme Italiens, vont prendre part au mondial dans La Botte, ce n’est pas vraiment le cas des sélections sud-américaines. Le Brésil et l’Argentine envoient des équipes dites bis tandis que l’Uruguay boude la compétition car 4 ans auparavant, la Nazionale avait décidé de ne pas prendre part au mondial chez ce dernier. Choix étonnant lorsque l’on sait que l’Uruguay était alors championne du monde en titre.

Cette édition de la coupe du monde compte donc 16 équipes, dont 12 du continent européen. Les 4 équipes non européennes (l’Egypte, le Brésil, l’Argentine et les USA) sont éliminées dès le premier tour. Les Etats-Unis perdirent même sur le score de 7-1 face à l’Italie au Stadio Nazionale del PNF à Rome. Angelo Schiavo inscrivit 3 buts, Raimundo Orsi 2 et Giuseppe Meazza ainsi que Giovanni Ferrari inscrivirent 1 but chacun. Ce premier tour fut une formalité pour l’Italie fasciste. Cependant le match suivant faisant office de quart de finale fut sûrement le match le plus violent de l’histoire des coupes du monde. Beaucoup se souviennent d’un Portugal – Pays-Bas en 2006 où 16 cartons jaunes et 4 cartons rouges furent distribués, ou une bagarre générale éclata. Ajoutez à cela un contexte politique opposant les républicains espagnols aux fascistes italiens et vous obtenez la bataille de Firenze reproduction miniature de la guerre d’Espagne selon certains témoignages bien évidemment quelque peu exagérés.

C’est donc au Stadio Giovanni Berta de Firenze que l’équipe d’Espagne, majoritairement composée par des basques, fut désignée pour affronter le pays hôte : l’Italie. Les deux pays ont envie de prendre le dessus l’une sur l’autre, non pas simplement pour passer au tour suivant, mais pour servir une idéologie. D’un côté le fascisme, de l’autre la République espagnole. Et la rencontre ne se déroule malheureusement pas sans soucis. L’Espagne prend le dessus par le jeu tandis que les Italiens privilégient de longs ballons vers l’avant et un jeu très ou trop rugueux. Luis Monti donne l’exemple à ses coéquipiers en blessant 4 joueurs adverses. Le boucher était né. La Nazionale parvient à égaliser juste avant la pause par le biais de Giovanni Ferrari, malheureusement de manière irrégulière car Zamora, le gardien espagnol, fut bousculé. Au terme du premier match, les deux équipes se neutralisent (1-1), à l’époque pas moyen de départager les deux équipes le jour même (la désormais traditionnelle séance de tirs-au-but n’existe pas encore) du coup un match d’appui est joué le lendemain à la même heure (tous les matchs de la compétition débutèrent à 16h30, excepté la petite finale et la finale). L’Italie opère 4 changements, tandis que l’Espagne en opère 7. Choix tactique ? Que nenni, les 11 joueurs remplacés sont en fait tous blessés ou inaptes à jouer. Oui, la première confrontation fut très violente.

Pour ce match retour, Giuseppe Meazza ouvre le score dès la 11 ème minute et met l’Italie sur de bons rails, cette fois le gardien espagnol est plaqué au sol, tactique gagnante. Cependant, les Espagnols sont déterminés et n’ont pas dit leur dernier mot. En effet, Campanal parvient à égaliser mais l’arbitre suisse René Mercet refuse le but sans raison valable. Ce même arbitre fut considéré comme l’ange gardien de cette Nazionale.

L’Italie gagne donc son ticket pour la demi face à l’Autriche de Sindelar. Celle qu’on surnommait à l’époque la Wunderteam est une équipe redoutable. Matthias Sindelar, lui, est le prodige de l’époque, surnommé le tourbillon viennois ou encore le Mozart du football, le joueur ne va pourtant pas pouvoir s’illustrer face aux italiens. Malheureusement pour le beau jeu, Luis Monti va très vite s’occuper de l’attaquant autrichien et mettre ses jambes à rude épreuve en multipliant les coups et les interventions violentes. Résultat ? Une blessure pour l’homme de papier, signée le boucher et un but italien cette fois inscrit par Guaita qui envoie l’Italie vers la dernière marche avant le sacre. La finale face à la Tchécoslovaquie une des seules démocratie de l’Europe centrale va être une une épreuve difficile pour l’équipe du sélectionneur Vittorio Pozzo : les Tchécoslovaques ouvrent le score à seulement 20 minutes du terme de la partie dans un match très brutal où l’arbitre suédois Ivan Eklind ferme les yeux, encore une fois. Concernant l’arbitrage, Didier Rey confie d’ailleurs pour Radio Praha toujours :

« Qu’il y ait influence occulte du pouvoir, c’est un secret de polichinelle. Mais ce sont des choses qu’on retrouvera dans les toutes les Coupes du monde des années suivantes. On l’a déjà vu en 1930 en Uruguay, on le reverra un peu moins en 1938 en France. En 1954, il y aura le miracle de Bern qui voit les Allemands de l’Ouest l’emporter sur les Hongrois malgré un troisième but hongrois égalisateur tout à fait valable refusé par l’arbitre. Ce n’est pas quelque chose d’extraordinaire même si évidemment, l’organisation, les pressions sur les arbitres, la violence, les spectateurs, avec un soutien là aussi très engagé, l’ensemble crée un contexte très difficile pour tous les adversaires de l’Italie. »

Heureusement l’Italie, en plus de l’aide arbitrale bénéficie encore une fois de la naturalisation d’argentins qui porta encore une fois ses fruits en finale, car elle parvint à égaliser grâce à l’italo-argentin Raimundo Orsi. Les deux équipes doivent alors jouer les prolongations et 55 000 personnes en furie scandent « Italia Duce ». Finalement Angelo Schiavo marque le but victorieux, l’Italie est enfin championne du monde.

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La une de La Stampa après la victoire italienne en finale face à la Tchécoslovaquie

Et ensuite ? 

La Coupe du Monde 1934 est une immense réussite pour le régime fasciste à tous les niveaux, tout d’abord politique : l’Italie mussolinienne est dans toutes les bouches, et resplendit à travers l’écrin que fût cette Coupe du Monde, et bien des observateurs furent impressionnés par la puissance et la mise en œuvre spectaculaire de l’organisation par les autorités italiennes. Mais le succès est également financier, avec 3 683 000 de lires de recettes, elle est largement rentable, ce qui permet au régime fasciste de grassement payer tous les participants à la compétition et même, de leur verser un bonus, ce qui accroît l’image et le sentiment de force du régime de la part des foules et de bien des acteurs.

Et pour finir, la Coupe du Monde 1934 est également une réussite sportive pour celui qu’on appelle le Duce ! L’équipe italienne a triomphé ! Et même la grande violence dont firent preuve les joueurs sur le terrain durant toute la compétition n’entache pas leur auréole ! La Nazionale est alors la meilleure équipe de football de la planète, ce qui sera confirmé par la médaille d’or obtenue lors des Jeux Olympiques de Berlin en 1936 et du second sacre en 1938 en France, les Italiens sont les maîtres du football mondial. Pourtant, malgré l’énorme engouement des Italiens pour cette compétition, le football ne parvient pas à s’ancrer dans les esprits, et le cyclisme reste le sport populaire numéro un dans tout le pays. Cependant, un élan est pris, mais celui-ci se brise quand vient la Seconde Guerre Mondiale et la Nazionale ne reviendra jamais à son niveau avant les années 1960 lorsque communistes et Eglise catholique s’opposeront dans une guerre d’influence pour le contrôle de la société…

@hugiannini et @osxsts

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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