Andrea Pirlo, les adieux d’un prince

Dans un entretien publié le 7 octobre dernier dans la Gazzetta dello Sport, Andrea Pirlo a annoncé qu’il mettait un terme à sa carrière ; chose qui arriva dimanche dernier à l’issu d’un ultime match où son équipe, New York City FC s’inclina contre Columbus. Auteur d’une immense carrière où il aura absolument tout gagné, véritable monument de l’histoire du football italien, l’histoire de Pirlo est celle paradoxale d’un gamin fan de L’Inter Milan qui connaitra la gloire chez le frère ennemi : le Milan AC avant de rencontrer l’amour à Turin du côté de la Juventus. Leader tranquille, son histoire est également celle d’un fuoriclasse ayant donné le tempo à la glorieuse Nazionale de Marcello Lippi, celle qui mit un terme brutal à la mythique épopée des hommes de Zinedine Zidane. Andrea Pirlo, c’est aussi un raffinement, une prestance, une élégance sur comme en dehors du terrain, véritable esthète, il ne laissa pas un seul fan de ballon rond indifférent. Pour tout ça, il était temps de revenir sur l’extraordinaire destin du gamin de Brescia.

Brescia, l’enfance d’un chef

L’enfance d’un chef, c’est le célèbre titre d’une nouvelle de Jean-Paul Sartre dans lequel le héros : Lucien Fleurier, adulé et chouchouté par tout son entourage comprend durant son enfance et son adolescence qu’il lui faudra devenir un chef. Il en va ainsi pour le jeune Andrea Pirlo ; repéré  par Roberto Clerici durant un tournoi de jeunes alors qu’il joue pour l’équipe de sa ville (Flero en Lombardie) il embarque alors pour Brescia où il jouera cinq années pour le Voluntas avant de rejoindre la grande équipe de la ville : le Brescia Calcio. Pirlo impressionne et beaucoup voient en lui un prédestiné, un futur grand, si bien qu’il joue avec des coéquipiers biens plus vieux que lui, coéquipiers dont il est – bien que peu bavard et quasiment inexpressif – le capitaine, ses qualités de meneur étaient bien naturelles. Fils d’un industriel lombard richissime spécialisé dans métallurgie, le football – à la différence de nombreux footballeurs –  n’est pas une question de vie ou de mort pour le jeune Pirlo, ce qui par moment le jettera dans un confort et obligera ses entraineurs à le stimuler durant sa jeunesse, mais lui donnera également un cadre sain dans lequel il évoluera tranquillement. Il a alors pleinement conscience de ses qualités si bien que lorsque son premier président en professionnel Gino Corioni lui demande au moment de le recruter s’il se pense bon, Andrea Pirlo lui répond « Je suis le meilleur au monde à mon poste ! » le jeune Andrea qui joue alors numéro 10 comme son futur partenaire à Brescia, Roberto Baggio a alors pleinement conscience qu’un destin de leader l’attend.

Brescia, Andrea Pirlo da bambino quando giocava nelle giovanili del Flero
Andrea Pirlo durant ses jeunes années à Brescia

Les années d’apprentissages

Après deux saisons passées à Brescia, Andrea Pirlo rejoint son club de cœur : l’Inter Milan. Alors qu’il pense être sur la voie d’un succès flamboyant et s’imagine déjà en Beccalossi des temps modernes, il se heurte à une concurrence très rude et à un bal des entraîneurs qui aurait pu ruiner sa carrière débutante. Face à la perspective de chauffer le banc une année de plus, il rejoint en prêt la Reggina, club phare de la Calabre. Pirlo devient alors l’un des hommes fort de la jeune équipe calabraise (22 ans de moyenne d’âge ndlr) et s’avère être l’un des hommes clé d’un début de saison tonitruant, cependant, l’inexpérience de cette équipe lui fait défaut et elle enchaîne par la suite dix matchs sans remporter de victoire, les jeunes de la Reggina se déplacent alors à San Siro pour y affronter le Milan AC champion en titre. Ce soir-là, Andrea Pirlo y joue l’un des plus grands matchs de sa jeune vie et se trouve être l’homme qui aura permis aux calabrais d’arracher un nul face à l’ogre milanais grâce à un but et une passe clé. Ce nul est un déclic, et la bande de Pirlo obtient le maintien, l’ex bresciano est alors l’auteur d’une saison pleine ponctuée par un sacre en Euro espoir. Après un court retour à la maison bresciana où il est repositionné en regista – poste où il deviendra une légende – par Carlo Mazzone, il s’envole pour le frère ennemi : le Milan AC.

Sous les ordres de Carlo Ancelotti

« À cause de lui (Tardelli) et du déclin de l’équipe, je n’ai pas voulu rester plus longtemps. Ils ont empêché l’histoire d’un amour inconditionnel. » C’est en ces mots que Pirlo explique l’histoire d’amour raté à l’Inter, en effet, Marco Tardelli – pourtant son entraineur lors du sacre à l’Euro espoir – ne lui fait pas confiance, et le bresciano doit aller ailleurs trouver la gloire qu’il mérite. 35 milliards de lires plus tard (18 millions d’euros ndlr) Andrea Pirlo rejoint les rouges et noirs. Dans l’ambitieux Milan du magnat Silvio Berlusconi, le jeune lombard fait alors une rencontre décisive ; en effet, suite au renvoi de Fatih Terim, Carlo Ancelotti débarque dans la cité des Sforza, après un passage houleux à la Juventus où la relation avec les supporters était désastreuse. Connu aujourd’hui pour son flair de génie et ses innovations aussi flamboyantes que révolutionnaires, il décide à l’époque de suivre l’intuition de Mazzone et place Pirlo devant la défense dans le rôle de regista. Ce poste, très exigeant intellectuellement et techniquement est l’un des plus durs à jouer au football, placé devant la défense, le regista doit récupérer puis relancer proprement et intelligemment vers l’avant, donner le tempo à l’équipe, organiser le jeu etc…  en d’autres termes, être le véritable chef d’orchestre de l’équipe, le pari était risqué pour Ancelotti d’y placer un joueur si jeune, mais Andrea Pirlo n’est pas un jeune comme les autres, et le pari s’avère réussi…

La gloire milanaise

Positionné en regista, Pirlo a néanmoins un défaut : sa faible puissance physique. Bien que classieux balle au pied, il ne peut aller au duel sans risquer de se faire mettre en pièces, Ancelotti décide donc de lui flanquer le hargneux Gennaro Gattuso à ses côtés en garde du corps après le retour de blessure de ce dernier dans un 4.3.1.2 (avant un passage en 4.3.2.1 suite au départ de Rui Costa ndlr) révolutionnaire pour l’époque. La formule fonctionne, au milieu du terrain, Gattuso brise le jeu adverse et sert Pirlo qui organise le jeu milanais. Les coéquipiers de Pirlo rayonnent en Italie et en Ligue des Champions, si bien que le bresciano s’assoie sur le trône de l’Europe en 2003 après une victoire contre le rival turinois, la Juventus, Carlo Ancelotti a obtenu sa revanche et Pirlo est consacré, la légende est en marche. En 2005, ce dernier entre dans la légende d’une autre façon… dans un match devenu mythique, Pirlo et les siens affrontent Liverpool en finale de la Ligue des Champions à Istanbul, alors que les rossoneri mènent 3-0 à la mi-temps, ces derniers, face à un Steven Gerrard auteur du plus grand match de son immense carrière s’effondrent et encaissent trois buts avant de sombrer aux tirs au buts, ce traumatisme pour les milanais connu aujourd’hui sous le nom de « Miracle d’Istanbul » est sans aucun doute la plus grande déception à laquelle il aura à faire face chez les lombards.

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Andrea Pirlo avec Carlo Ancelotti qu’il considère comme son père spirituel

Néanmoins, il réussit tout de même à laver cet affront en 2007 en battant le même Liverpool par (2-1) au final, c’est deux Ligues des Champions, deux Supercoupe de l’UEFA, une Coupe du Monde des clubs, deux championnats d’Italie, une coupe d’Italie et deux Supercoupe d’Italie qu’il remporte avec les milanais entre 2001 et 2011, mais l’heure tourne, et à 31 ans, peu de gens voient encore en lui un joueur capables de grandes prouesses…

La rencontre avec l’amour à Turin

Nous sommes durant l’été 2011, tous les observateurs transalpins pensent alors que Pirlo est un joueur fini qui ne peut espérer mieux que le banc de Milan, pour un rôle plus large, tous lui conseillent d’aller dans un club moins huppé, on parle alors de la Fiorentina ou d’un départ à l’étranger alors que lui souhaite rester. L’entraîneur d’alors : Massimiliano Allegri ne lui accorde que peu de crédit, et lorsque Andrea Pirlo lui fait part de l’injustice qu’est le fait de le mettre à la porte alors qu’il n’a pas pu démontrer ce qu’il pouvait encore faire, le technicien milanais lui répond sèchement qu’il le voit jouer depuis maintenant quinze années. L’enfant de Flero laissé libre fait alors ses bagages et s’envole plus au Nord pour Turin, où il signe gratuitement chez la Juventus en pleine reconstruction après un retour en Serie A compliqué suite à la rétrogradation en Serie B après l’affaire Calciopoli, Giuseppe Morotta, roi aujourd’hui incontesté du mercato pense alors tenir l’affaire du siècle quand bon nombre de supporters et d’observateurs sont sceptiques. A Turin, Pirlo retrouve ses compagnons de l’épopée de 2006, j’ai nommé Gianluigi Buffon, Andrea Barzagli, Fabio Grosso, et surtout la légende turinoise : Alessandro Del Piero. Au sein d’une Vieille Dame qui l’aime alors dirigée par Antonio Conte, l’ex milanais démontre rapidement qu’il n’a rien perdu de sa superbe…

Le maestro de la renaissance Juventina

Dès la première saison, Andrea Pirlo fait taire toutes les critiques et s’impose comme l’un des éléments majeurs sinon la clé de voute du jeu turinois, dans le 3.5.2 d’Antonio Conte, il remporte trois championnats d’Italie dont celui 2011-2012 en étant invaincu, et une Supercoupe d’Italie, la Juventus est de retour sur la scène italienne, mais fait peau de chagrin en Europe. Néanmoins, Pirlo a retrouvé un groupe dans lequel il se sent bien et un cadre dans lequel il est hautement respecté, de plus, il devient une idole auprès des supporters l’adulant pratiquement à chaque match. Ayant trouvé l’amour, il rempile alors pour deux saisons de plus.

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Pirlo sous les couleurs de la Juventus 

C’est alors que comme le disait Karl Marx, l’histoire se répète comme farce. En effet, fâché avec la direction turinoise, Antonio Conte décide de démissionner en plein milieu de l’été, c’est alors que Massimiliano Allegri renvoyé du Milan AC pour avoir perdu le titre 2014 qui prend la tête de l’équipe turinoise. Cependant, cette fois-ci, Allegri lui fait confiance, et le maître à jouer de la Juventus depuis maintenant trois saisons retrouve une place de titulaire lors d’une ultime saison aux allures d’épopée antique  durant laquelle Pirlo vient à bout d’adversaires d’une force inouïe, et éclabousse Turin, l’Italie – avec un titre de champion d’Italie et une coupe d’Italie – puis l’Europe de toute sa classe, en hissant les siens en finale de la Ligue des Champions 2015 avant de voir son grand rêve de nouveau sacre berlinois brisé par la mythique et impitoyable MSN barcelonaise (3-1). Pirlo, épuisé physiquement, comprend alors que son aventure en Europe est terminée et part terminer une riche carrière au pays de l’Oncle Sam.

Andrea Pirlo, prince d’Italie

Comment parler de Pirlo sans parler de son apport à l’histoire de la Nazionale ? Comment ne pas parler de celui qui fut le maestro de la plus grande Nazionale de l’histoire ? Pourtant, cette histoire manqua d’être une de ces histoires d’amour ratée que l’on ressasse des années après, en effet, bien que star de l’équipe espoir d’Italie, Pirlo n’est plus appelé en Nazionale du fait de son échec à l’Inter et de ses tergiversations calabraises. C’est grâce à la gloire acquise à Milan que la fée Clochette (son surnom dans la Botte) reviendra en sélection. Cependant, Trapattoni ne lui fait pas confiance et lors de l’Euro 2004, il échoue sur le banc et se fait sortir avec ses compatriotes au premier tour de la compétition. Après cet échec, le divin Marcello Lippi prend les rênes de la Squadra Azzura, et calque le schéma de cette dernière sur celui du Milan d’Ancelotti. C’est alors qu’en 2006, les Italiens menés par ce « Zico devant la défense » comme le disait l’ancien sélectionneur du Brésil Carlos Alberto Parreira, triomphent de chaque adverse se dressant devant eux, et au cours d’un match devenu légendaire, vient à bout des partenaires d’un Zinedine Zidane alors au sommet de son art, Andrea Pirlo  grand artisan de cette épopée homérienne est sur le toit du monde. Luis Felipe Scolari dira de lui : « Pirlo, c’est un authentique brésilien. Il est inventif. La valeur ajoutée de la sélection italienne, c’est lui ! » S’en suit deux échecs en quart de finale de l’Euro 2008 sous les ordres de Donadoni, puis de nouveau sous les ordres d’un Lippi vieillissant en 2010. Le renouveau n’intervient qu’en 2012 où la sublime Nazionale de Cesare Prandelli se hisse en finale de l’Euro, Pirlo réussit durant cette compétition des matchs de génie ! Comme lors de ce qui est l’un des plus beaux match de la compétition opposant Italiens et Allemands au terme duquel le Massimo Moratti, président de l’Inter Milan dira de lui : « On dirait un trentenaire qui joue avec des gamins de seize ans ! » le désormais turinois amène les siens en finale avant de sombrer face à l’une des meilleures équipe de l’histoire : l’Espagne de Vicente Del Bosque. Bien qu’il l’ait voulu, il ne disputera cependant pas l’Euro 2016 en France, c’était alors le clap de fin…

Mais qui est Pirlo ?

Il manquait à ce papier un ultime chapitre pour être complet. Nous avons vu ses débuts à Brescia, ses déboires à l’Inter, sa renaissance à la Reggina, sa gloire à Milan et sa renaissance à Turin en passant par sa consécration mondiale, mais qui sait qui est Andrea Pirlo ? Peu présent dans les journaux peoples, il s’est toujours montré très discret quant à sa vie privée, et lorsque le journaliste Thierry Cros lui fait une remarque sur cette dernière il répond : « Ce n’est pas parce que je ne m’expose pas que je n’ai pas de vie privée et que je ne me marre pas. Simplement, c’est mon problème ! Ça ne m’intéresse pas d’afficher ma vie privée, je veux justement la préserver. » Jamais on a vu chez lui de démonstrations de richesse, ou déclaration fracassantes, car fils d’un père lombard millionnaire, il est l’un de ces représentant de la bourgeoise du Nord de l’Italie calquée sur le modèle de la gentry anglaise, c’est-à-dire à la fois discrète, raffinée, cultivée, enracinée et sûre d’elle-même. Fin connaisseur de vin, grand amoureux des Belles lettres et dandy à l’allure toujours soigné, Andrea Pirlo en a tous les codes. Chez lui tout est réfléchi et maitrisé, il dégage quelque chose de noble et de racé, pratiquement princier qui n’encourage pas la familiarité, ce qui en fait un personnage complétement à part dans le football italien. Calme, froid et très peu expressif, il est bien aux antipodes de l’image que l’on se fait de l’italien typique,

Il est temps désormais de dire merci. Merci pour tous ces matchs d’anthologie, merci pour avoir fait tant rêver les footeux du monde entier, merci pour tous ces trophées gagnés, pour toutes ces émotions partagées, pour cette élégance inimitable de dandy issu d’un autre âge, merci monsieur Andrea Pirlo de m’avoir fait aimer le football.

@OsxSts

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