Jusqu’où doit-on accepter l’exigence du tifoso ?

L’autre jour, alors que je flemmardais durant l’un de mes traditionnels après-midi langoureux de fin d’été, je suis tombé par hasard sur le papier de mon confrère Valentin Pauluzzi d’Eurosport. Le sujet de son papier bien que des plus intéressants : « Jusqu’où l’exigence du tifoso* peut-elle être tolérée ? » ne m’a donné que peu de goût face à sa défense des politiques menées par certains dirigeants italiens, je me tâche donc de lui répondre ici et d’entrer plus largement dans ce débat.

AS Roma - Fiorentina

 

Un supporter, et non un consommateur

Posé sur le fauteuil de mon balcon, un verre de jus d’orange à la main, je m’attaque donc à la lecture de ce – très court – papier, et dès les premières lignes, le malaise me frappe : « Faire part de son mécontentement est un des droits sacrosaints du supporter qui est avant tout un consommateur. »  L’assertion passe aussi bien que si mon jus d’orange était salé, outre de son caractère incorrect, cette petite phrase témoigne de la vision mercantile que son auteur porte au football ; le supporter est ainsi réduit à sa simple et pauvre condition de consommateur. Or, si il y a bien une chose qui caractérise les clubs de football par rapport aux franchises de NBA nord-américaines, c’est leur enracinent profond à un cadre territorial. Ainsi, qu’on le veuille ou non, le football – du moins dans sa version européenne et sud-américaine – est un sport servant de refuge identitaire, le supporter de la Roma aime son club car il représente et incarne Rome, tout comme le supporter de la Fiorentina est attaché à son club car il est l’une des émanations identitaire de Florence, sa ville bien aimée. En témoigne les couleurs traditionnelles de ces clubs, et leurs blasons qui – hors cas récent avec la Juventus – témoignent tous de l’enracinement de ces clubs à un lieu-dit. On m’objectera alors que certaines villes sont marquées par une double incarnation comme c’est le cas à Turin et la Lazio, ce à quoi je répondrais qu’outre l’incarnation identitaire, cette dualité témoigne très souvent de clivages sociaux, ainsi, le Milan AC fut durant longtemps le club des classes populaires milanaises quand le l’Inter Milan représentait lui les classes bourgeoises de la capitale lombarde. De ce fait, l’affirmation qui suit la première que l’on vient de voir : « il ne doit pas perdre de vue le produit qu’il a choisi » est d’autant plus insultante pour le supporter et d’autant plus inexacte, car étant un refuge et une émanation identitaire, le supporterisme d’un club tout comme l’amour d’une ville est une chose qui la grande partie du temps se… transmet ! Le plus souvent par la famille. On ne « choisit pas son produit » on hérite des siens un des éléments qui fait son identité avec tout ce que ça implique, notamment, la transmission de l’histoire du club.

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Frappé sur le maillot et le blason de la Fiorentina, la fleur de lys rouge est le symbole de la ville de Florence, et donc un symbole de ralliement des tifosi florentins.

L’histoire, la grande oubliée !

Poursuivant ma lecture, le saisissement ne me délaisse pas à la lecture du second paragraphe, selon monsieur Pauluzzi, la Fiorentina – club modèle pour son sujet – serait bien à sa place au milieu du tableau. Faisons donc un brin d’histoire pour nous rappeler ce qu’est la Fiorentina dans le football italien : deux championnats remportés (et cinq fois dauphin) six coupes d’Italie remportées en dix finales jouées, une Supercoupe d’Italie, une finale de Ligue des Champions, une coupe d’Europe des vainqueurs de coupes remportée en deux finales jouées, une finale de coupe de l’UEFA (connue aujourd’hui sous le nom d’Europa League) et des grands joueurs en pagaille comme Rui Costa, Adrian Mutu, Gabriel Batistuta, Sebatien Frey, Angelo Di Livio, Roberto Baggio, ou encore Luca Toni. Sans être du caviar, la Fiorentina est tout de même un copieux repas, et ne voir en elle qu’une équipe de seconde zone, c’est cruellement manquer de mémoire voir de respect pour son histoire. Ainsi aux deux questions posées par notre journaliste : « Quelle est la faute des dirigeants ? De ne pas faire miroiter des objectifs illusoires à leurs joueurs ? » Il faudrait répondre que leur grande faute est de faire vivre leur équipe en deçà de ce qu’elle a pu être par le passé ; comment en effet convaincre un Nikola Kalinic de rester dans un club où l’objectif est uniquement de vivoter ? Passe encore pour Federico Bernadeschi ayant rejoint la meilleure équipe d’Italie (la Juventus) face à laquelle il est difficile de résister, mais si la Fiorentina est aujourd’hui incapable de conserver un Kalinic, c’est que la crise sportive que traverse ce club est bien réelle et même très grave ! Même chose pour la Lazio prise en exemple dans le papier, nous parlons d’un club ayant été champion deux fois, dauphin à cinq reprises, et ayant remportés six coupes d’Italie en en neuf finales jouées, quatre Supercoupe d’Italie, une Coupe des Coupes, une Supercoupe de l’UEFA et s’est offert une finale de coupe de l’UEFA tout en ayant connu des joueurs comme Alessandro Nesta, Diego Simeone, Michael Laudrup, Pavel Nedved, Massimo Oddo, Miroslav Klose ou encore Dejan Stankovic ! Et oui, n’ayant pas « choisi un produit » mais ayant hérité de leur club, les tifosi ont également hérité de son histoire, et sachant ce qu’ils furent, ils savent ce qu’ils méritent, et il est donc parfaitement normal qu’ils veuillent transmettre ce qu’ils ont reçu en y ajoutant des ors en plus, et la basse vision économique qui s’en suit ne peut les satisfaire.

L’économique ne fait pas tout

Le questionnement se poursuit alors avec l’argument économique : « De rester dans les clous de leur budget afin de ne pas risquer une nouvelle banqueroute ? En 15 ans, Diego et Andrea Della Valle ont injecté 220 millions pour compenser les pertes tout en ramenant rapidement le club à sa place (8 qualifications européennes en 13 tentatives). Que peuvent-ils faire de plus ? » Huit qualifications pour les coupes européennes en treize tentatives, mais des qualifications pour quoi ? En quoi le supporter de la Fiorentina peut-il se réjouir de voir son équipe faire de la figuration en Europe ? Quel est l’intérêt d’aller en coupe d’Europe pour n’en toucher que les primes et autres dividendes et en sortir au bout des seizièmes ou des huitièmes de finale ? Ce qu’ils peuvent faire de plus ? Tout d’abord arrêter de snober l’Europa League et en faire un réel objectif, car remporter ce trophée donnerait bien plus de satisfaction aux tifosi de Florence que de fades qualifications sans intérêt, ce qui est largement à leur portée ! En quoi la Fiorentina ou la Lazio seraient-elles inférieures aux récents finalistes de la compétition à savoir l’Ajax, Fulham, Benfica, Braga ou le Dnipro Dnipropetrovsk ? Monsieur, le tifoso n’est ni un comptable ni un actionnaire ! Que son club se porte bien financièrement est évidemment une bonne chose, cela lui permet d’exister à haut niveau et d’éviter un destin similaire au Parme FC, mais les bons résultats ne peuvent être brandis comme l’on brandirait une coupe remportée, car les bons chiffres ne satisfont que ceux qui les manipulent à savoir les dirigeants, les actionnaires, les joueurs, et le reste des salariés du club. Hormis la joie de savoir que son club ne risque pas de disparaître, le tifoso lambda se fiche éperdument que son club ait réalisé x millions de bénéfices tout comme le consommateur – puisque c’est la vision choisie par l’article – d’Apple se fiche de savoir que l’entreprise à la pomme roule sur l’or tant qu’il a un produit de qualité entre les mains, surtout lorsqu’on sait que des modèles vertueux existent…

Les yeux plus gros que le monde amènent à la faillite. Vraiment ?

Roma-Lazio serie A
Claudio Lotito, actuel président de la Lazio

Arrive alors un premier éclat – très attendu – de lucidité sur la situation de déclin de ces clubs : « C’est vrai, on parle de clubs capables de remporter le scudetto au début de ce millénaire » Un sourire esquisse mes lèvres… pour peu de temps : « mais à quel prix ? La faillite était assurée sans la bienveillance de l’état italien. » Faisons de nouveau un peu d’histoire, en 1992, Sergio Cragnotti rachète la Lazio Roma via sa société Cirio. Grâce à de puissants investissements, il fait entrer le club dans la cour des grands et lui fait remporter de nombreux trophées, mais à partir de 2002, la société Cirio fait faillite, entraînant avec elle la Lazio. Les salaires ne sont plus payés, les dettes – notamment fiscales – s’accumulent et le club est à deux doigts de la disparition pure et simple, les supporters tentent de sauver leur club en entrant au capital de ce dernier, sans succès du fait de la gestion catastrophique du board d’alors mené par Ugo Longo. Le club ne doit alors son salut que grâce à un repreneur : Claudio Lolito, et – il est vrai – grâce à la bienveillance des autorités italiennes acceptant un paiement des dettes fiscales laziale en vingt-trois annuités. A la Fiorentina, la faillite et  l’instabilité économique de la période suivante sous l’étendard Della Valle fut due à une masse salariale absorbant 80% des revenus qui ajouté aux dépenses de fonctionnement empêchait toute politique ambitieuse, idem à la Roma – citée parmi les équipes dont les supporters-actionnaires doivent se taire face aux juteux résultats économiques – qui connut une crise au milieu des années 2000 suite à l’arrêt des investissements provoqué par la mort de Franco Sensi, l’historique mécène du l’autre grand club romain et le peu d’intérêt que portait sa fille (Rosella Sensi) pour le football. Du côté de Naples, ce fut une gestion absolument catastrophique qui fit plonger le club avant la reprise du club par Aurelio Di Laurentiis. Comme on le voit, ce fût non par des transferts mirobolants que ces clubs plongèrent, mais par des gestions financières lamentables ou par la défaillance des mécènes qui envoyèrent les clubs aux pâquerettes. A lire l’article, il faudrait de gros transferts et de puissants mécènes pour réussir à concilier sportif et financier, on se demandera alors comment font le FC Séville, l’Atlético Madrid, Porto, la Juventus, le Borussia Dortmund ou le Bayern pour réussir à concilier résultats sportifs tout en ayant des finances saines ne reposant pas sur un généreux mécène. Seraient-ils plus intelligents que nos italiens (quoiqu’un italien figure dans cette liste) ? Non, ils mirent simplement en place des hommes compétents capables de mener brillement à terme des projets ambitieux, les tifosi – qui ne réclament que ça – sont en droit de l’obtenir sans avoir à… trahir….

La satisfaction par la trahison, une plaisanterie ?

Arrivant à la fin de ce papier je reste bouche bée devant le dernier paragraphe se suffisant à lui-même :

« Alors, l’esprit contestataire a aussi pour utilité de maintenir les dirigeants en alerte, mais parallèlement, il serait souhaitable de savourer un peu mieux une finale de coupe, une seconde place, une campagne européenne, une gestion financière saine ou un bon mercato. Dans le cas contraire, il ne reste qu’une solution, retourner sa veste et se mettre à supporter la Juve, le Milan ou l’Inter où les instincts primaires du tifoso ont plus de chances d’être assouvis. »

Trahir son club. Trahir l’héritage reçu par sa famille. Passer dans le camp adverse que l’on a honni toute sa vie de supporter, voilà la solution de monsieur Pauluzzi pour que le tifoso puisse « assouvir ses instincts primaires. » Que-est-ce que l’on pourrait mettre derrière ce mot ? Que vouloir que son équipe remporte des coupes est un misérable « instinct primaire » ? Non monsieur Pauluzzi, remporter des matchs et des trophées est l’essence même du football, le but primordial et la raison d’être de tous les clubs pratiquant ce sport. Il est évident que le supporter de Sienne ou de Pescara sait qu’il ne verra jamais son club soulever un scudetto, ni même une coupe d’Italie, mais même pour ces minuscules clubs provinciaux, la gagne est une raison d’être, sans elle, et la promotion en Serie A ou le maintien qu’elle permet, ils sont amenés à disparaître, et dire au supporter – enraciné et attaché au par une filiation familiale à son club – de partir ailleurs si les résultats ne lui conviennent pas revient pratiquement à dire au citoyen d’un pays connaissant une situation économique et/ou sociale compliquée « si tu n’es pas content, tu n’as qu’à aller ailleurs » ce qui, vous me l’accorderez, n’est pas très sérieux. Aussi, il serait souhaitable que les dirigeants écoutent les supporters et respectent l’histoire et le standing des institutions qu’ils décidèrent de leur propre chef de prendre en main. Dans le cas contraire, il ne reste qu’une solution, c’est de retirer ses billes et de vendre le club à un autre qui saura mieux concilier réussite économique et performances sportives.

@OsxSts

*tifoso : mot italien pour désigner un supporter

 

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